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Nues et neutres
« Des sexes, des fesses, des dos, des poils, des épaules, des tétons, des muscles protubérants, de la chair tombante, des os saillants, des corps rougis et suants de toutes les formes, de toutes les tailles et de tous les âges. Voici ce que l’on voit en premier quand on ose entrer dans la zone de “nudité obligatoire” des thermes – magnifiques – de la ville de Baden-Baden, en Allemagne.
Mes amies et moi étions novices en matière de nudisme. Le paysage de toute cette chair nue nous a donc d’abord paru un peu cocasse, voire fascinant par sa variété. Mais passé les premiers instants de surprise et de gêne, on s’est rapidement laissé gagner par un sentiment enveloppant de quiétude, tant l’atmosphère était à la fois détendue… et neutre.
Le corps nu et neutre. Sans chichi. Sans atours. Le corps dans son plus simple appareil. C’est ce qui nous a été donné de voir – ou plutôt de vivre – lorsque nous avons commencé à nous habituer à notre propre nudité et à celle des autres autour de nous. Dans un recueil d’essais intitulé Nudités, le philosophe Giorgio Agamben définit cet état par “une absence de secret” qu’il résume par la phrase : “Il n’y a rien d’autre que cela.” Cette définition correspond tout à fait au corps nu, qui déambule de bains chauds en saunas vaporeux (une conception neutre de la nudité qui tranche avec ce qu’il appelle “la vie nue”, marquée par la vulnérabilité absolue). Cette nudité entendue comme forme brute, présence corporelle immédiate, totale, coupe court à toute allusion (in)discrète. Pour le dire plus crûment : lorsqu’on barbote à poil avec des inconnus dans une piscine, il n’y a absolument rien à cacher, rien à dire ou à suggérer. Pour le philosophe, “c’est justement ce désenchantement de la beauté dans la nudité” qui permet de voir “le corps humain dans sa simplicité”.
Cette manière de vivre sa nudité comme quelque chose de simple et de parfaitement neutre s’oppose à la conception érotique du corps nu, où “la nudité se donne […] d’une manière seulement négative, comme privation de vêtement”. Par exemple, “le pied mignon” de Madame de Ferval, dans Le Paysan parvenu (1734-35) de Marivaux, n’est nu que parce que sa “mule [est] tombée”. La dimension érotique du nu vient de ce qu’il n’est pas une nudité totale, mais une furtive découverte, un dévoilement impromptu, tributaire d’un habit, d’un accessoire et d’un regard scrutateur. Le nu ne compte pas pour lui-même, mais pour ce qu’il recèle et ce qu’il suggère.
La nudité des thermes correspond à l’inverse à ce qu’Agamben définit comme un corps qui “ne signifie rien”. Cette absence de sens libère soudainement un espace physique et mental considérable. Une fois que le corps nu est neutralisé, il peut soudain être autre chose qu’un corps socialisé et érotisé. La peau nue n’est plus une enveloppe soumise à un regard désirant, mais un amoncellement de cellules qui interagissent avec la vapeur et les jets d’eaux froides ou bouillantes. Elle est ainsi ressentie comme une texture vivante, qui s’amollit et s’adoucit au contact des eaux thermales. L’expérience de cette nudité confortable, délestée de la lourdeur de sa signification sociale, est à la fois reposante et libératrice. On en est ressorties roses, bienheureuses et un peu stone, les doigts fripés et l’esprit léger. »
