Il n'y a que l'espèce humaine qui soit capable d'antispécisme...
Message édité par : Europhom / 20-04-2020 09:16
Il n'y a que l'espèce humaine qui soit capable d'antispécisme...
Bien vu...
Est-ce que tu suggères que la race humaine aurait "un truc" que les autres n'ont pas pas? Sans doute, mais... Chut ! Faut pas le dire... :#
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C'est surtout la liberté qui est dans l'ADN des naturistes
Oui exactement.
Il y a deux points essentiels dans le naturisme : "la liberté" et "être en accord avec la nature". Le lien avec le fait d'être nu est tout à fait compréhensible par n'importe qui et ce sont les deux seuls points qui unissent les naturistes. Regardez autour de vous et vous verrez 😀 .
Attention à ne pas trouver de liens trop poussés avec le naturisme. Quand on étudie une oeuvre, le plus difficile est de ne pas tomber dans le piège de l'interprétation que l'auteur n'a pas voulu. :#
Les naturistes forment une population difficile à enrôler, sans doute parce qu'elle est sensibilisée aux rejets des conventions et des traditions (comme celle de s'habiller sans raisons objectives). C'est surtout la liberté qui est dans l'ADN des naturistes, d'où ce raidissement quand on tente de leur indiquer dans quelle direction ils devraient aller.
Et c'est justement parce que le mouvement naturiste recouvre des populations et des motivations très différentes que ta démarche est vouée à l'échec.
Je ne reprends pas ta dernière phrase Denis, tant elle me fait rougir... mais merci.
Par contre, il ne s'agit pas "d'enrôler", mais, avec cette proposition faite aux 60 parlementaires, à l'heure de cette pandémie qui nous impose de repenser nos modes de vie :
- de montrer que le naturisme peut être une belle source d'inspiration. Car l'ambition que ces élus affichent est précisément ce que nous vivons depuis bien longtemps, d'où l'appel à cesser de nous criminaliser, et au contraire, de construire "Une société qui favorise, protège le naturisme et valorise sa philosophie. (titre de ma proposition)
de dire aux naturistes et aux autres, qu'en réponse aux scientifiques qui ont lancé un cri d'alarme sur l'état de la planète et invitent à "promouvoir une réorientation du régime alimentaire vers une nourriture d'origine essentiellement végétale", que cette idée fait également partie du "patrimoine génétique" de la philosophie naturiste. (pt 7 de l'appel des 15 000 en 2017 - https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/climatologie-11000-scientifiques-declarent-urgence-climatique-69220/ )
Ta métaphore Oulstol avec une oeuvre précise et son unique auteur n'est pas adéquate, car le naturisme n'est pas l'oeuvre d'un génial inventeur, mais le fruit d'une lente évolution de la pensée humaine, et d'un courant philosophique bien précis dans lequel il s'insère. C'est le résultat d'un processus agglomérant, subissant les influences positives et négatives des différentes époques, depuis la rencontre entre Démocrite et les sages nus jaïns (gymnosophistes). Il s'agit comme le dirait Onfray de la constellation des penseurs hédonistes et èudémonistes. Il y a donc beaucoup d'auteurs et le décryptage de notre "génome philosophique" est un peu plus complexe que cela.
La Liberté bien-sûr, mais "être en accord avec la nature", qu'est-ce que ça veut dire ? (tout comme le "respect de l'environnement", d'ailleurs ). Est-ce que cela exclue la question animale ?
https://fr.wikipedia.org/wiki/Droits_des_animaux/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Égale_considération_des_intérêts/
L'antispécisme est issu de l'utilitarisme dont le père en était Jérémy Bentham, lequel était également influencé notamment par Épicure...
https://fr.wikipedia.org/wiki/Antispécisme
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jeremy_Bentham
« C'est maintenant [...] qu'exposant les tares d'un humanisme décidément incapable de fonder chez l'homme l'exercice de la vertu, la pensée de Rousseau peut nous aider à rejeter l'illusion dont nous sommes, hélas ! en mesure d'observer en nous-mêmes et sur nous-mêmes les funestes effets. Car n'est-ce-pas le mythe de la dignité exclusive de la nature humaine qui a fait essuyer à la nature elle-même une première mutilation, dont devrait inévitablement s'ensuivre d'autres mutilations ? On a commencé par couper l'homme de la nature, et par le constituer en règne souverain ; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable, à savoir qu'il est d'abord un être vivant. Et en restant aveugle à cette propriété commune, on a donné champ libre à tous les abus. Jamais mieux qu'au terme des quatre derniers siècles de son histoire l'homme occidental ne put-il comprendre qu'en s'arrogeant le droit de séparer radicalement l'humanité de l'animalité, en accordant à l'une tout ce qu'il refusait à l'autre, il ouvrait un cercle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d'autres hommes, et à revendiquer au profit de minorités toujours plus restreintes le privilège d'un humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l'amour-propre son principe et sa notion. »
-- Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale Deux (1973), p. 53.
Beau texte de Lévi-Strauss en conclusion, même s'il faut admettre qu'il vole tellement haut que beaucoup de naturistes seraient très étonnés d'apprendre que cela fait partie de leur philosophie de vie. Tout comme Mr. Jourdain était stupéfait de savoir faire de la prose...
Mais il n'est jamais inutile de tenter de s'élever. 😉
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Voilà. :=!
Le communisme ayant disparu j'ai l'impression de retrouver les mm militants maintenant à représenter les diverses obédiences de l'écologisme politique. L'homme n'a jamais été coupé de la nature et il s'y est adapté partout où il vit.
Quant à l'animal cela fait pas mal de millénaires qu'il a évolué conjointement avec l'homme. L'antispecisme aurait dû être enseigné au premier homme qui a été chasser accompagné par un chien.
Comme je l'ai dit, je suis un végétarien non pratiquant, et ma philosophie est basée sur le critère personnel suivant: ne pas manger les animaux que je ne serais pas capable de tuer moi-même.
D'un point de vue pratique je passe outre cette injonction personnelle, et, par incompétence peut-être, par lâcheté sûrement, j'utilise les services d'un tueur à gages que je rémunère en conséquence, qui prend le plus souvent les traits de mon boucher.
Ce n'est pas glorieux, je l'admets, mais au moins ai-je l'honnêteté de le reconnaître. En revanche, s'agissant des poissons et des crustacés, je n'ai pas ces blocages (évidemment, je ne mangerais pas de baleines qui sont des mammifères, encore moins de dauphins qui sont des animaux supérieures et magnifiques, mais je n'aurais pas de scrupules avec les requins), et ce matin, j'ai trouvé chez mon poissonnier des crevettes vivantes. Je n'aime pas la façon dont les pêcheurs cuisent les crevettes, souvent trop salées et trop cuites. Je me suis donc fait un plaisir de les préparer à ma façon.
Et cela le plus simplement du monde: j'attends que l'eau soit à ébullition, avec cinq poignées de sel tout de même, et je les plonge d'un coup sec dans la casserole. On attend que l'eau se remette à ébullition, puis au bout d'une minute les crevettes remontent à la surface et c'est cuit. À déguster encore tièdes avec du pain et du beurre salé, accompagné d'un verre de Pouilly (fumé ou fuissé, au choix). C'est sublime.
Cette recette m'a été transmise par ma grand-mère, une personne toute simple née au tout début du siècle dernier, et j'y pense souvent (c'est important, le lien). Cela me rappelle une anecdote de mes jeunes années:
À l'époque, le poisson était débarqué directement sur la plage et se retrouvait sur l'étal du poissonnier, encore bien vivant. Ma grand-mère avait acheté des carrelets et les avait fait vider, et au moment de les mettre dans la poële ils se débattaient encore. Alors, ma grand-mère qui avait lu quelque part que "l'alcool tue lentement", prenait une bouteille de whisky et les arrosait copieusement, pour les achever et les anesthésier en même temps afin qu'ils ne souffrent pas... Colère de mon grand-père qui voyait gâcher ainsi son whisky préféré, tout en faisant remarquer non sans humour que les poissons n'avaient plus de tête!
Message édité par : Denis / 23-04-2020 14:28
C'est les gambas, qu'on flambe au whisky, pas les carrelets !
Et c'est vrai qu'il est de plus en plus difficile de trouver des crevettes qui ne soient pas archi-salées.
A Denis: bien sûr c'est bon à l'eau, mais quand on peut acheter des crevettes crues, je préfère à la poêle, avec de l'ail que j'ajoute seulement quand on a coupé le feu, ou, si elles sont grosses, au grill ou au barbecue.
A jacques: pour le flambage, je préfère le cognac.
Le pastis, je l'utiliserai plutôt pour flamber un bar (lui aussi cuit au barbecue ou au grill).
Moi, je suis végétarien pratiquant: je ne peux manger de la viande ou du poisson sans l'accompagner de légumes.
Bon appétit!
Message édité par : PhilE / 24-04-2020 18:43
À propos des "tueurs à gage" dont parlait Denis... Il s'agit mois des bouchers que des personnels des abattoirs...
https://ritme.hypotheses.org/420
Travailler à l'abattoir. Lectures croisées
PAR LAURE BONNAUD · PUBLIÉ 22/03/2017 · MIS À JOUR 24/05/2019
Stéphane Geffroy, A l'abattoir, Éditions du Seuil, collection Raconter la vie, 2016, 96 p.
Geoffrey Le Guilcher, Steak Machine, Éditions Goutte d'Or, 2017, 200 p.
Comment peut-on travailler à l'abattoir ?
Depuis quelques mois, dans le contexte de la dénonciation par l'association L214 des conditions de mise à mort des animaux, les abattoirs font l'objet d'une attention éditoriale inattendue1. Les vidéos tournées par l'association ont suscité un grand nombre de reportages et d'articles de presse, ainsi que la constitution d'une commission d'enquête parlementaire menée par le député Olivier Falorni (Le travail de la commission est restitué dans un dossier spécial sur le site de l'Assemblée). Une proposition de loi « relative au respect de l'animal en abattoir » a été discutée et votée à l'Assemblée nationale en janvier.
Parmi les livres de témoignages parus récemment, deux ouvrages rendent compte du travail ouvrier dans des abattoirs bovins en Bretagne :
A l'abattoir, de Stéphane Geffroy est le livre d'un ouvrier qui revient sur sa carrière à la tuerie de l'abattoir de Liffré, en Ille-et-Vilaine, et sur la trajectoire, professionnelle, syndicale et citoyenne qui a été la sienne depuis plus de 25 ans. La publication de son histoire contribue à une revendication de reconnaissance pour le travail, le savoir-faire et l'engagement de tous les ouvriers qui, comme lui, travaillent dans les établissements d'abattage.
Steak Machine, de Geoffroy Le Guilcher, relate le récit d'un journaliste en immersion, qui se fait embaucher en interim pour 5 semaines dans un abattoir désigné sous le nom fictif de Mercure2. Il veut savoir « si ces usines à viande ont enfanté des hommes monstres ». Le texte mêle son témoignage de jeune salarié qui découvre le travail sur la chaîne et des pistes d'analyse tirées de rapports ou d'entretiens avec des chercheurs. Il restitue également de nombreux dialogues avec ses voisins de chaine, et dessine des portraits de salariés.
Ces deux ouvrages, très vivants, se lisent rapidement et facilement. Ils racontent des conditions de travail très similaires et décrivent des situations qui n'étonneront pas ceux qui sont déjà entrés dans un abattoir. Pourtant, en les lisant successivement, on constate que l'image qu'ils donnent des ouvriers ne se recoupe que très partiellement.
Commençons par les points communs...
Les deux ouvrages accordent une grande importance à la description des divers postes de travail sur la chaine, et au rôle de la cadence qui rythme l'activité de tous ceux qui s'y trouvent. Ils racontent le bruit, l'humidité, les pannes, les mauvaises postures, malgré les plateformes élévatrices et les aménagements de postes. A Liffré comme à Mercure, chaque employé dispose d'1 minute ou 1 minute 15 pour accomplir les gestes, répétitifs, appris dans la douleur, qui permettent de « tenir le poste ». L'un comme l'autre restituent la pression exercée sur chacun des ouvriers postés à qui on demande avant tout de « faire dans les temps ». « Briser la cadence, c'est ce qu'on te reprochera le plus », précise S. Geffroy.
La brutalité des rapports sociaux dans l'abattoir est également relatée dans les deux ouvrages. On voit apparaitre, au fil des pages, des « chefs », toujours en mouvement, toujours pressés, qui hurlent sur les ouvriers et ne semblent connaitre que l'insulte pour se faire comprendre. Ils sont au coeur de récits relatant des injustices flagrantes et des humiliations répétées. Ici, c'est un chef qui met en doute qu'un dysfonctionnement du matériel ait pu blesser un ouvrier et provoquer un accident ; là, un autre qui gâche la vie de ses subordonnés sans justification apparente, en refusant d'accorder certains jours de repos ou de faire des aménagements pour des dates de vacances. Face à ces comportements, les salariés apparaissent démunis, d'autant plus qu'ils espèrent tous, les deux auteurs compris, une reconnaissance de leur travail qui ne vient jamais.
Le dernier point commun marquant entre les deux ouvrages concerne la pénibilité du travail. A Mercure, G. Le Guilcher fait l'expérience de douleurs musculaires, articulaires, aux doigts, au dos et d'une multitude de petites blessures aux pieds et aux mains, dues à l'humidité. Il rend compte également des discussions entre ouvriers sur les problèmes des TMS aux poignets ou aux épaules, ainsi que des discussions sur les demandes de reconnaissance de maladies professionnelles pour lesquelles certains d'entre eux ont entrepris des démarches. Il note qu'à l'abattoir « même les pépins de santé ont des numéros. Les ouvriers connaissent les chiffrent correspondant à leurs disques, à leurs lombaires, à leurs os, tendons et cartilages, tous les morceaux de leur corps abimé. » (chap. 8). Pour sa part, S. Geffroy, dans un chapitre intitulé « être vieux à 50 ans », raconte qu'à 45 ans, il a déjà eu « deux hernies inguinales qui ont été opérées, une à chaque aine ». Il a aussi été opéré « à la main gauche du canal carpien » et de l'épaule. Sans compter « les lombalgies, les varices et l'arthrose dans les mains ». Il constate surtout que « Depuis 25 ans que je travaille, je n'ai jamais vu quelqu'un de la tuerie quitter son poste à l'âge normal de prendre sa retraite » (chap.7). Il met en évidence un « glissement vers l'inaptitude au tournant de la cinquantaine », général, pour lequel syndicat et direction discutent sans pouvoir trouver de solutions satisfaisantes. Une brochure intitulée « échauffement à la prise de poste » a bien été mise en place, mais elle semble dérisoire face à l'enjeu de santé au travail dans un environnement où tous les ouvriers sont atteints de pathologies liés au travail, bien avant l'âge de la retraite. Sur ce point également, les deux ouvrages se rejoignent, en montrant à quel point ces questions sont taboues, rarement abordées publiquement, alors que les solutions éventuelles dépassent le cadre de chaque abattoir pris individuellement.
Malgré ces points communs, on ne peut cependant qu'être frappé des différences qui apparaissent à la lecture des deux ouvrages, notamment dans les portraits des ouvriers qui travaillent aux abattoirs.
S. Geffroy raconte comment il est entré à la tuerie, il y a 26 ans, pour un job d'été, un peu par hasard. Ses études pour faire de la menuiserie sont au point mort, il commence à travailler et trouve que la paie n'est pas mauvaise puisqu'il gagne assez vite l'équivalent de ce que gagne son père dans une petite menuiserie. Dans cet abattoir, bon an, mal an, il fait sa vie, s'engage dans le syndicalisme, devient délégué du personnel et réussit à à trouver, pour lui-même et pour ses voisins de chaine, une place et une dignité. Il raconte les copains de la tuerie, les surnoms (lui même est appelé « cactus » car « qui s'y frotte s'y pique »), l'ambiance de solidarité qui permet de tenir dans un environnement très dur. Les ouvriers de son atelier ont souvent un lien avec la campagne, que leurs parents aient été agriculteurs ou résident simplement à côté de fermes, où ils ont eu l'expérience de la mise à mort des animaux. Il montre également l'attachement des ouvriers à leurs couteaux, personnels, qui sont un prolongement de la main et donc de soi-même : on les garde longtemps, on les entretient, on les affûte, car un bon couteau fait une partie du travail. Au fur et à mesure de sa carrière, ses divers engagements, à la CFDT, au CE, sont autant d'étapes d'une évolution personnelle. En se penchant sur le droit du travail, en militant, il s'ouvre aux autres et développe un sentiment de fierté.
Le récit de G. Le Guilcher présente une tout autre image des ouvriers. Certes, il travaille sur la chaine à côté d'un syndicaliste, mais leurs échanges restent limités. En revanche, il discute beaucoup avec d'autres intérimaires comme lui, avec qui il passe également une partie des week-ends. Il s'agit de jeunes, voire de très jeunes ouvriers, qui ont fait des formations souvent éloignées de l'agroalimentaire, et qui pensent qu'ils ne font que passer à l'abattoir, une étape dans un parcours qui les conduira à d'autres métiers. G. Le Guilcher accorde une place centrale à la description de leur consommation d'alcool et de drogues, chaque week-end. Ne pas dormir, oublier, trafiquer du shit et des acides semblent le revers du travail sur la chaine. Par ailleurs, dans l'usine, les conditions de travail ne semblent pas les mêmes. Il n'est pas question de protections acoustiques ou de couteaux personnels, et la solidarité avec l'intérimaire Le Guilcher est loin de ce que décrit S. Geffroy. Ce n'est qu'au bout de plusieurs jours que certains partagent leurs trucs pour lutter contre l'humidité dans les chaussures et dans les gants, par exemple.
Ce décalage, cette différence vraiment marquante dans les deux descriptions, interroge. Comment expliquer que le récit du travail à la chaine dans des abattoirs bovins industriels donne lieu à des portraits si dissemblables ? Une première hypothèse pourrait être que le regard qui est porté sur les ouvriers n'est pas le même. D'un côté, le récit un ouvrier qui a le projet de montrer l'utilité sociale et la dignité de son métier ; de l'autre, le témoignage d'un journaliste qui s'interroge sur la monstruosité de ceux qui mettent à mort des animaux. Cette explication semble cependant un peu rapide et caricaturale. G. Le Guilcher explique son attachement à ceux dont il partage, même temporairement, le travail. Une autre piste, plus prometteuse, est suggérée dans l'un des ouvrages, celui de S. Geffroy, dans la chapitre consacré à la santé au travail (chap.7) : « La direction semble maintenant avoir une nouvelle stratégie pour traiter l'usure précoce des salariés : les faire tourner plus vite. Elle joue sur le turnover de jeunes qui ne resteront qu'un ou deux ans dans la boite. C'est plus difficile pour elle en termes d'organisation, car il faut recruter en permanence s'il y a moins de personnel stable. Mais, en période de fort chômage, c'est jouable, même s'il y a beaucoup de départ dans les premiers jours ou dans le premier mois après l'embauche. Cela a tout de même beaucoup d'avantages pour le patron. Au lieu de devenir revendicatifs, ces salariés prennent la tangente. Et ils coûtent aussi moins cher car ils ont peu ou pas de progression de salaire à l'ancienneté, même s'il faut compter le coût de leur formation ». On voit ainsi se dessiner une explication bien plus satisfaisante : si les descriptions des deux ouvrages ne concordent pas, c'est sans doute parce que les deux auteurs ne décrivent pas la même chose.... L'un s'attache aux ouvriers en CDI qui s'inscrivent dans une carrière à l'abattoir et pour lesquels la question de tenir et de durer dans un métier particulièrement usant est centrale. L'autre relate l'expérience de jeunes en interim ou CDD, qui ne comptent pas rester, et dont l'existence même rend la lutte des premiers plus difficile. Enfin, la place de chaque auteur dans la hiérarchie de l'abattoir (syndicaliste, délégué du personnel, en CDI avec 25 ans d'ancienneté pour l'un, en interim pour 5 semaines pour l'autre) les empêche l'un comme l'autre de décrire précisément les membres de l'autre groupe.
Au final, c'est en lisant ensemble ces deux ouvrages si dissemblables qu'on a une vision cohérente du travail des ouvriers à l'abattoir. Reste cependant une petite énigme : alors que ces livres sont nés et ont été publiés dans un contexte d'interrogations répétées sur les conditions de mise à mort des animaux, ce thème n'est abordé que secondairement dans chacun d'eux. Dans l'ouvrage de S. Geffroy, plusieurs remarques signalent que l'auteur, comme nombre des ouvriers décrits, avaient déjà assisté, sinon participé, à la mise à mort d'animaux avant même de travailler à l'abattoir, dans les exploitations agricoles qui leur étaient familières. L'abattoir est ainsi vu comme l'aboutissement de la chaine de l'élevage et cela fait partie de l'ordre des choses que des animaux qui ont été élevés pour leur viande soient abattus. Le livre de G. Le Guilcher est plus intéressant de ce point de vue, en raison du cheminement de l'auteur : entré à l'abattoir pour témoigner des conditions de mise à mort des animaux, il se laisse prendre par la grande machinerie de la chaine, son rythme infernal, ses conséquences sur les corps des salariés. Très rapidement, il fait l'expérience qu'il existe un lien entre la façon dont les animaux et les humains sont traités. A propos de la cadence, il écrit « Ce rythme absurde engendre, entre autres joyeusetés, la maltraitance animale. Et humaine. Les deux sont indissociables« Tout occupé à tenir physiquement le rythme et à rendre compte, il perd ainsi de vue, pendant plusieurs chapitres qui correspondent à autant de semaines, les carcasses sur lesquelles il travaille, d'autant plus qu'un mur sépare la tuerie du reste de l'abattoir et la soustrait aux regards. Conscient de cette lacune, au bout d'un mois, il cherche à se rapprocher de la tuerie, d'abord en bavardant avec les ouvriers qui y travaillent lors des pauses, puis en obtenant d'être affecté plus près, pendant sa dernière semaine. Pourtant, là encore, c'est la description du travail qui l'emporte, l'auteur défendant l'idée qu'il ne peut y avoir de « viande propre » tant que la cadence sera absurde et les animaux abattus en quantités industrielles. Il conclut que la consommation de masse de viande dépend d'une double occultation : celle du sort réservé aux animaux, et celle de la santé des ouvriers.
Ainsi, les deux ouvrages, au-delà de leurs différences, se rejoignent : dans le projet de rendre justice aux hommes qui travaillent dans ces lieux que personne ne veut voir.
À propos des "tueurs à gage" dont parlait Denis... Il s'agit moins des bouchers que des personnels des abattoirs...
C'est vrai, c'est un raccourci de ma part, et les bouchers sont les commanditaires... 😉
