Dans la danse, le nu émancipateur
Plusieurs spectacles à l’affiche actuellement utilisent la nudité pour montrer un corps conquérant
VENDREDI 20 JANVIER 2023 CULTURE | 17
Dans la danse, le nu émancipateur
Plusieurs spectacles à l’affiche actuellement utilisent la nudité pour montrer un corps conquérant
ENQUÊTE La nuit. Un feu.
Des miroitements de peau dans le noir. Deux corps apparaissent par fragments. Seins, dos, jambes s’imbriquent dans un puzzle qui échappe à toute anatomie repérée. L’une des créatures semble inanimée, ballottée comme un pantin, puis se réveille pour porter l’autre, entièrement nue, sur son épaule. Leur étreinte longue, lente et sans cesse reconduite devient voyage sensoriel, charnel, fusion ardente. Cette échappée intime paradoxalement spectaculaire s’intitule Une nuit entière. Conçue et dansée par Anna Gaïotti et Tatiana Julien, présentée le 10 décembre 2022 à l’Espace Cardin, à Paris, au coeur d’un cercle de spectateurs assis au plus près des interprètes, elle entend montrer une expérience profonde et crue. « Nous explorons l’humain et la féminité en prenant soin de nous, expliquent les danseuses et chorégraphes. La nudité ici va de soi pour se rapprocher de l’animalité, de la nature en travaillant aussi sur le consentement. » Envoûtant, ce duo « où nous nous logeons l’une dans l’autre et même accouchons l’une de l’autre », disentelles, se veut « un acte émancipateur », en particulier pour le public, « qui voit des corps bruts dans un contexte d’injonctions physiques éloignées de la réalité ». Ce point de vue féministe « non violent », selon les autrices, qui ouvrent le 23 janvier le Festival Amiens EuropeFeminist Futures, à la Maison de la culture d’Amiens, colore l’offensive de nudité, majoritairement portée par des artistes femmes, que l’on observe depuis un an. « Il s’agit de conjuguer militantisme et tendresse, précise Marinette Dozeville, dont le spectacle Amazones est donné actuellement en tournée. Totalement à poil et en pleine lumière, sept femmes soufflent un vent joyeux et frondeur sur la mythologie grecque. « Je recherche un corps sans entrave, sans artifice, guidé par la liberté et le plaisir », poursuit la chorégraphe. Avec en bandoulière le livre Les Guérillères (1969), de la philosophe Monique Wittig, elle rappelle que « l’autonomie des amazones était insupportable pour un modèle de société au fonctionnement patriarcal, comme le sont certaines initiatives féministes contemporaines ». Elle insiste sur le fait que, « sans aller dans l’hypersexualisation qui continue d’instrumentaliser les femmes, selon [elle], [elles] affirm[ent leur] énergie sexuelle ». « Vengeance conceptuelle » Que le nu investisse les plateaux n’a rien de nouveau, tant l’histoire de la danse et de l’art en est habillé. Alors que dans les années 2000 il campe dans un registre plastique ou conceptuel avec Jérôme Bel et Boris Charmatz, il impulse aujourd’hui, dans l’élan #metoo, de nouveaux récits et enjeux revendicateurs. « Il y a une émancipation et un engagement qui passent par le fait de dénuder la femme sur scène en montrant un corps toutpuissant, notamment dans sa dimension sexuelle, confirme le sociologue PierreEmmanuel Sorignet. Il souligne que certaines créations, « qui regroupent souvent uniquement des danseuses », portent parfois « une vision de la société où les relations restent finalement articulées autour de schémas de domination ». En mode ludique et ironique, Fuck Me, de l’Argentine Marina Otero, qui était à l’affiche le 3 novembre 2022 aux Abbesses, à Paris, s’amuse de cet empowerment en renversant la vapeur. Otero se dresse seule au milieu de cinq hommes nus, objets charmants d’un show qui flirte par touches avec celui des Chippendales de retour dans la série Welcome to Chippendales, sur Disney +. « J’ai voulu inverser les rôles en montrant la beauté de ces corps masculins généralement hégémoniques, assume Marina Otero. Je m’offre un espace de rêve où j’ai du plaisir à profiter de mecs soumis et bien roulés. » Dominante ? Oui et non. Elle a imaginé cette pièce alors qu’elle était blessée et immobilisée en projetant sur sa bande de lascars son besoin criant de bouger. « J’aime l’ambiguïté de ce jeu de pouvoir et de manipulation », expliquetelle. Tandis que l’un des interprètes, Miguel Valdivieso, déclare se sentir « paradoxalement puissant et heureux de participer à cette vengeance conceptuelle d’une femme ». La tendance autofiction innerve différents spectacles. Alors que Marina Otero inscrit sa quête dans son projet Recordar para vivir (« se souvenir pour vivre »), l’artiste brésilienne Janaina Leite scanne, elle aussi, sa trajectoire dans Stabat Mater. Pour cette conférenceperformance passionnante, qui louvoie entre psychanalyse, théâtre et danse, avec entre les lignes la dénonciation d’un viol, elle vaque tranquillement cul nu. « Le sexe sur scène est tabou pour nous aujourd’hui, Brésiliens », ditelle. En particulier, pour questionner, entourée par sa mère et un acteur porno, la virginité de la Vierge Marie ainsi que les rapports complexes entre sexualité et maternité. « Comment accoucheton sans sexe, ni vagin ?, s’interrogetelle. Pourquoi les images constitutives du féminin oscillentelles entre attraction et répulsion ? désir et violence ? » C’est à la suite d’un atelier de recherche sur le thème du « féminin abject », dans la lignée des écrits de Julia Kristeva, que Janaina Leite s’est lancée dans cette enquête palpitante aux « vertus libératrices » qui « a ouvert des espaces de réflexion, permis de mesurer [ses] préjugés sur la pornographie mais sans trouver de solutions à [ses] contradictions ». Qu’elle continue d’explorer dans Camming 101 nuits. « Un geste sensible » A l’inverse de Janaina Leite, c’est seins nus et en pantalon que les six danseuses de Records, de Mathilde Monnier, apparaissent. Ce geste – rare auparavant mais très présent actuellement – répond à un constat. « On a pendant des siècles contrôlé les seins des femmes et la danse l’a fait aussi comme toute bonne discipline, analysetelle. Elle a oublié cette partie du corps féminin en enlevant ce qui est sexuel, alors qu’elle a largement mis en scène les torses masculins aux pectoraux gonflés, symboles de virilité et de puissance. » Elle revendique, avec Records, « un acte de réhabilitation ». « Ces seins sont les miens, celui d’un corps au travail, qui n’est pas montré sous l’angle de l’érotisme mais de la liberté. » Sur scène, en répétition et en studio, la nudité entraîne des précautions. Tous les artistes évoquent « le consentement, la confiance, l’autodétermination… » dans le contrat de travail. Si Marinette Dozeville n’a pas hésité à rejoindre nue son escouade d’amazones au sein d’un « processus progressif de déshabillage », d’autres optent pour des protocoles plus stricts. Olivier Dubois, dont la pièce Tragédie (2012), somptueuse marée humaine, fait l’objet d’une reprise avec neuf nouveaux interprètes, hommes et femmes nus comme la main, sur les dixhuit du spectacle, cadre l’emploi du temps. « J’indique aux danseurs que tel jour, à telle heure, on répétera nu, précisetil. On bloque les accès, occulte les fenêtres… C’est important pour que chacun se mette en condition et génère ses propres mécanismes de protection. » En tournée, il informe les équipes des théâtres, des techniciens aux pompiers, sur le sujet. Celui qui « a souvent été mis à poil » lorsqu’il était interprète « chez Jan Fabre notamment » sait que danser nu « n’est jamais simple, ni banal ». « Et c’est pour ça qu’il sait nous accompagner, confie Karine Girard, à l’affiche dans Tragédie depuis 2012. Ce n’est pas évident tous les jours, mais j’avais envie de cette expérience. » En répétition, du moins au début, elle se souvient qu’elle se demandait où poser son regard, ses mains, comment respecter le corps des autres. Quant au magma charnel au coeur du spectacle, elle en découvre encore les paysages après cent cinquante représentations. « Là, c’est la technique que cela exige qui fait oublier la nudité. » L’affichage et la réception par le public de ces pièces soulèvent des discussions. Selon les théâtres et le contexte, les programmateurs pèsent et soupèsent les dossiers. A la Briqueterie, à VitrysurSeine (ValdeMarne), Sandra Neuveut a ouvert, en février 2022, un débat avec des adolescents après une séquence dénudée dans All Over Nymphéas, d’Emmanuel Eggermont, qui en avait perturbé certains. « Nous avons dialogué avec les jeunes et une danseuse et tout s’est vite apaisé, racontetelle. Je veille depuis à préciser sur le site Internet, en accord avec les compagnies, si les spectacles comportent de la nudité. Nous ne sommes pas le Théâtre de la Ville ou le Centre Pompidou. Selon les constructions culturelles de chacun, le nu, qui est un geste sensible, s’appréhende différemment. » Inenvisageable néanmoins de « se brider » : Legacy, de Nadia Beugré, et Insectum in… Vitry, de Silvia Gribaudi, partiellement nus, sont annoncés cette saison. La question de la censure et de l’autocensure circule parmi les chorégraphes. Gaëlle Bourges, dont les pièces depuis 2009 revisitent d’un oeil finement critique les représentations des nus féminins, entre autres, dans l’histoire de l’art, s’inquiète. « On relie trop dans notre société la nudité à la sexualité et à la honte. J’ai la sensation depuis quelque temps que l’étau se resserre sur nous et nos recherches. Nous devons continuer à exercer notre droit de mettre en scène des corps nus et ne pas courber l’échine. » p rosita boisseau Une nuit entière, d’Anna Gaïotti et Tatiana Julien. Les 23 et 24 janvier à Amiens ; le 18 mars à Marseille ; le 23 mars à Rezé (LoireAtlantique). Amazones, de Marinette Dozeville. Le 19 mars à Mons (Belgique) ; le 25 mars à Marseille. Stabat Mater, de Janaina Leite. Les 2 et 3 février à Liège (Belgique). Records, de Mathilde Monnier. Le 28 février à Orléans ; les 24 et 25 mai à Bordeaux. Tragédie, d’Olivier Dubois. Le 16 mars à Bezons (Vald’Oise) ; le 28 mars à Orléans ; du 15 au 17 mai à Paris. La Bande à Laura, de Gaëlle Bourges. Le 24 janvier à Villeurbanne (Rhône) ; du 1er au 3 février à Chambéry (Savoie) ; du 9 au 11 février à CergyPontoise ; le 26 février à Lens (PasdeCalais). « Records », de Mathilde Monnier, à Montpellier, le 5 octobre 2021. MARC COUDRAIS « J’indique aux danseurs que tel jour, à telle heure, on répétera nu. On bloque les accès, occulte les fenêtres… » OLIVIER DUBOIS chorégraphe « On relie trop dans notre société la nudité à la sexualité et à la honte » GAËLLE BOURGES chorégraphe
