Qu'est-ce qui va faire alors la « différence » entre le citoyen lambda et le naturiste ? Qu'est-ce qu'il reste ? Sans doute la composante nudité en commun, la possibilité d'être naturellement nu avec d'autres personnes nues, sans arrière-pensée concupiscente.
Comment l'auteur pourra-t-il faire passer toutes ces valeurs ?
Peut-être par les attitudes, les habitudes, les comportements des personnages, les dialogues. Non pas des dialogues sur ces valeurs mais des dialogues et du récit empreints de ces valeurs. Cependant il ne pourra pas faire l'économie d'introduire des situations où les personnages de l'histoire seront amenés à la nudité qui reste une composante importante du naturisme. Là, différentes possibilités sont offertes. Ce pourrait être des maillots de bain oubliés au moment de prendre le bain. Si les maillots ne sont pas oubliés, ce pourrait être un désir commun de les retirer au cours d'une baignade... Les situations ne manquent pas.
:=! Tu as parfaitement raison, pcma, et le problème que soulève une littérature naturiste se situe dans ce partage de valeurs avec d'autres groupements" d'idées, que ce soit l'écologie, le "rurbanisme" (où l'on construit sa maison à la campagne tout en continuant de travailler en ville), etc., etc... La seule valeur spécifiquement naturiste qu'il reste alors est la nudité partagée avec des personnes étrangères à la sphère familiale voire amicale, comme tu le soulignes.
Que l'auteur puisse faire passer ses valeurs ne me semble pas insurmontable car, dans tout roman, l'auteur s'implique personnellement, à travers son écriture, le caractère de ses personnages, le cours du récit. D'une manière ou d'une autre, s'il est imprégné de valeurs naturistes propres (et j'insiste sur ce dernier mot), il peut parvenir à les faire passer, malgré lui.
Là aussi, le "malgré lui" est important car une bonne littérature est d'abord et avant tout une littérature qui touche l'inconscient du lecteur, qui le questionne intérieurement. À trop insister sur les valeurs qui lui sont chères, l'auteur choque le lecteur et a toutes les chances de le perdre, même si l'intrigue ou le récit qu'il propose par ailleurs est intéressant. Les contes ne fonctionnent pas autrement. Ils jouent sur les deux registres du conscient et de l'inconscient, avec des messages foncièrement différents, l'un dicible et l'autre indicible.
Comme, pour l'heure, les romans estampillés "naturistes", au mieux, s'acharnent à vouloir placer en exergue une "éthique" naturiste, au pire, insistent sur l'incongruité d'une pudeur excessive face à la nudité partagée avec d'autres, ils ne prêchent que des convaincus ou des personnes en voie de l'être et jamais un public large. Ce problème n'est d'ailleurs pas particulier au roman naturiste il est tout aussi vérifiable avec la littérature gay, par exemple.
Alors, si la seule spécificité du naturisme est la nudité partagée (ce qui est un peu léger pour caractériser un genre), comment l'intégrer dans un vrai roman, dans une véritable histoire qui passionnera un public large ?
De cette improbable intégration au sein d'un récit de qualité (sauf à utiliser des artifices lourds et indigestes qui annihileront cette qualité recherchée), j'en ai déduit qu'une littérature spécifiquement "naturiste" est irréalisable. Si quelqu'un peut me prouver le contraire, je suis prêt à accepter ses propositions. C'est, pour moi, l'objet fondamental de cette discussion."
D'accord à la fois avec pcma, magiciendoz et jean-luc. Et pourtant ...
"On ne fait pas de la bonne littérature avec des bons sentiments". Opinion bien connue qui a parfois servi de sujet de dissertations lycéennes. Et à laquelle, et c'est l'essentiel, on doit répondre : "avec des mauvais sentiments non plus". Par contre il semblerait que celle-là se vende mieux. Tout cela pour enfoncer cette porte ouverte : la littérature n'est pas bonne ou mauvaise selon les valeurs morales qui s'y expriment. L'art et la morale sont deux points de vue sur une oeuvre totalement étrangers l'un à l'autre. Il en résulte que le fait pour une oeuvre qui se voudrait artistique d'être "engagée" n'implique à priori ni qu'elle soit bonne ni qu'elle soit mauvaise.
Sur le plan commercial, afficher cet engagement sur la couverture de l'ouvrage semble être une mauvaise affaire dans la mesure où les lecteurs potentiels qui y sont favorables estimeront n'avoir pas besoin de le lire tandis que ceux qui y sont opposés le rejetteront à priori.
Et pourtant ...
Il pourrait y avoir aussi ceux qui, n'étant à priori ni pour ni contre, cherchent à se faire une opinion.
Les tirages de la presse clairement orientée politiquement prouvent que de nombreux lecteurs aiment à trouver dans leur quotidien ou leur hebdomadaire préféré un éclairage du monde conforme à leurs propres idées. Et que cherchent sur ce forum ceux qui y participent fidèlement ?
Alors ?
Je crois que, simplement, pour à peu près tout le monde, NATURISTES COMPRIS, le naturisme n'est qu'un comportement marginal et superficiel sans autre conséquence que la décision individuelle de porter ou non un maillot dans les circonstances où l'on ne porte ordinairement rien d'autre. Autrement dit que le sujet, en tant que tel, est sans intérêt. (Les seuls en fait qui ne soient pas de cet avis sont les intégristes de telle ou telle religion qui le diabolisent ! Mais avec eux aucun dialogue n'est possible.)
Conclusion ? Oui aux naturistes qui écrivent mais non à une littérature naturiste ? Autrement dit que dans leurs ouvrages de fiction le naturisme soit sous-jacent, apparaisse à la rigueur parfois à la surface mais ne soit surtout pas un engagement revendiqué ? Cela semble une réponse raisonnable en effet sur le plan de l'efficacité commerciale et peut-être, mais alors à long terme, pédagogique. Si nous croyons notre conviction bonne à faire partager, espérons-nous capables de séduire (j'allais dire d'intoxiquer) insidieusement plutôt que de convaincre.
Mais moi, avancer masqué cela me gêne. Pour un naturiste c'est un peu paradoxal, vous ne trouvez pas ? Et surtout quand on écrit pour des enfants (d'où la quatrième de couverture de "l'innocence"). Or je suis persuadé que les dégats occasionnés par le tabou de la nudité imposé aux enfants sont souvent irréversibles, même si, devenus adultes, ils n'en sont pas conscients.
Mais personne ou presque ne semble vouloir m'entendre.
Message édité par : papygb
Mais moi, avancer masqué cela me gêne. Pour un naturiste c'est un peu paradoxal, vous ne trouvez pas ? Et surtout quand on écrit pour des enfants (d'où la quatrième de couverture de "l'innocence"). Or je suis persuadé que les dégats occasionnés par le tabou de la nudité imposé aux enfants sont souvent irréversibles, même si, devenus adultes, ils n'en sont pas conscients.
Mais personne ou presque ne semble vouloir m'entendre.
Message édité par : papygb
Juste une petite question et une petite remarque :
Que veux-tu dire par : « avancer masqué » ?
Ensuite, sans remettre en cause profondément tes propos qui, je crois, dans l'ensemble sont justifiés, comment expliques-tu le renouvellement de la population naturiste malgré les dégâts occasionnés par le tabou de la nudité chez les enfants et, par suite, chez les adultes ? Car tous les naturistes d'aujourd'hui ne proviennent pas des familles naturistes d'hier. Il doit bien en venir d'ailleurs ? Et s'il en vient d'ailleurs, c'est peut-être que la nudité n'est pas si taboue que ça chez les non-nat. De plus, l'éducation, tout le monde sait (et pas seulement Freud) qu'elle est une mission impossible et que plus d'un enfant, une fois devenu adulte, a rejeté celle qu'il avait reçue de ses parents et éducateurs.
J'aimerais bien aussi entendre les spécialistes de la littérature naturiste car, jusqu'à présent, leurs interventions ont été plus que brèves.
Je tenterais de faire une modeste contribution ici à ce sujet quand je rentrerais de déplacement, mardi...avant mon départ vendredi pour l'AG d'Imaginat...
En gardant toujours à l'esprit que par définition, quand ils restent conformes à leur éthique professionnelle, les journalistes n'ont pas mission de donner des leçons ni des avis personnels, mais simplement de faire part de connaissance acquises et d'éventuels constats issus de celles-ci au gré des rencontres et expériences...
Mais il est vrai que j'ai aussi écrit un livre traitant notamment du sujet, publié en 1997, et que son actualisation est en cours, afin de saluer au mieux en 2009 les 60 ans de La vie au Soleil..., âge que je n'ai pas atteint...
"Avancer masqué", cher magicien, cette expression ne faisait que résumer le paragraphe précédent... et ne définissait certes pas ce que j'ai lu de tes propres écrits.
Quant au rapport entre les dégats occasionnés par le tabou de la nudité imposé aux enfants et le renouvellement de la population naturiste, la contradiction n'est qu'apparente. Nous ne sommes que rarement conscients de ces choses.
Parfois on ressent une cicatrice et on voudrait l'effacer sans bien savoir quelle a été la blessure. Si l'on creuse un peu on parvient parfois à la cerner, mais on ne cherche pas forcément à creuser. Je pense que c'est généralement le cas des adultes qui adoptent le naturisme en opposition avec leur éducation. Je pense que ce sont - que nous sommes - les plus attachés au naturisme et les plus préoccupés de le faire connaître parce que nous en ressentons plus fortement les bienfaits. Plus ou moins consciemment selon notre effort d'introspection, nous savons qu'il nous guérit de quelque chose.
Et je pense que les vertus de cette drogue sont à la fois curatives et préventives, c'est pourquoi je voudrais qu'on l'administre aux enfants.
Inversement, ceux qui ont été ainsi vaccinés peuvent en garder le goût et ressentir l'envie de le faire partager, mais pas forcément. Les blessures que j'évoque sont de celles, profondes et intimes, dont on ne parle pas. Même moi : on peut être naturiste et pudique. Comment ceux qui ne les ont pas reçues sauraient-ils que c'est peut-être leur éducation naturiste qui les leur a épargnées ?
J'ai dit peut-être. Car on peut évidemment y avoir échappé sans elle. On peut échapper à toutes sortes de maladies sans avoir jamais été vacciné. Et certains, arguant d'une petite marge d'accidents refusent toute vaccination. Ils oublient que c'est la vaccination systématique acceptée par les autres qui, réduisant à presque rien, parfois à rien, le risque d'épidémie leur permet de n'y être pas exposés. En ce qui concerne les troubles de la relation à son propre corps et à celui d'autrui, le mal est fort loin d'être éradiqué.
Mieux : notre société s'y complaît d'autant plus qu'elle en fait commerce.
Je plaide donc pour la vaccination.
Je pense effectivement, papygb, que la contradiction entre le tabou de la nudité imposée aux enfants et le renouvellement de la population naturiste n'est qu'apparente, une sorte d'exception à la règle en quelque sorte, même si, dans d'autres domaines que la nudité, le rejet, toujours partiel, de l'éducation parentale joue souvent. Mais je crois que nous sortons un peu du sujet, quoique...
J'ai dû mal exprimer ma pensée en parlant de message dicible" et "message indicible". En aucun cas, il ne s'agissait, à mes yeux, d'avancer masqué par le biais du message indicible. Je vais tenter d'aller au plus court alors que l'explication mériterait un très long développement. Seulement, ce lieu est un forum, avec ses contraintes, et notamment un espace limité.
Le Petit Chaperon Rouge, du moins les versions de Perrault et Grimm, relate l'histoire d'une petite fille qui, à la fin de l'histoire, se fait manger par un loup. Tel est le récit qu'entendent les enfants depuis des générations. Bien souvent, on laisse de côté la morale qui termine l'histoire chez Perrault. Imaginent-ils, ces enfants, que l'histoire est toute autre, que sous couvert d'un conte apparemment inoffensif, on leur parle d'initiation sexuelle. Bien évidemment, non. Ils retiennent le risque de s'attarder trop longtemps auprès d'une personne qui, sous des apparences sympathiques, désirent s'en prendre à eux. J'ignore ce que retenaient les petits Nivernais du XVIIe s., assis parmi la communauté villageoise (comprenant adultes et adolescents) autour du conteur. Car la version nivernaise de ce conte est beaucoup plus explicite que celles, édulcorées, de Perrault et Grimm. Notre Petit Chaperon Rouge n'avait alors certainement pas l'âge de ces enfants, mais plus certainement celui des jeunes adolescents, et le conteur s'adressait en priorité à ces derniers, les avertissant des dangers de tomber sous le charme et l'empire de messieurs apparemment bien sous tous rapports et qui, en réalité, n'en voulaient qu'à leur virginité.
Nous avons donc bien ici deux messages, l'un dicible (le conte tel qu'il est conté) et l'autre indicible car beaucoup trop direct (les risques de se laisser embobiner par le premier homme venu).
L'exemple pris pourrait donner à penser que, sous couvert d'un roman naturiste, un auteur prétendument naturiste pourrait chercher à pervertir les jeunes âmes ou, dans une toute autre approche nettement moins pernicieuse, les éduquer. J'ai choisi cet exemple car il est connu de tous. J'aurais pu pendre celui de La Petite Sirène d'Andersen où, là, on parle de la puberté chez les filles, de plusieurs romans de Picouly où un thème sous-jacent apparaît sans cesse : la recherche des origines, etc., etc...
L'indicible ne comporte donc pas exclusivement des connotations sexuelles, loin de là !!! Oliver Twist, Mon Bel Oranger, sous de très beaux textes, cachent des souffrances bien réelles.
L'indicible est un message que l'auteur veut faire passer mais qui, dans sa relation brute, est insupportable aux oreilles du lecteur. Si vous vous appelez Victor Hugo, que vous désirez décrire la vie des enfants jetés dans la misére, du rachat possible des condamnés, vous écrivez Les Misérables. Que tous les auteurs de romans soient conscients, lorsqu'ils posent sur une feuille leur récit me semble plus qu'improbable. Ils n'ont à leur disposition, le plus souvent, que le ressenti dont ils recherchent, consciemment ou inconsciemment, l'origine. L'écriture est un moyen, parmi d'autres, de trouver cette origine.
Le lecteur, lui, selon son histoire personnelle, pourra pressentir les ressorts de l'auteur. Il pourra aussi passer totalement à côté mais, parce que le texte lui parle, découvrir une autre souffrance, un autre désir présent en lui et dont il ne soupçonnait pas l'existence.
L'indicible est donc aussi un message que le lecteur perçoit grâce et à travers la lecture d'un roman.
Mais l'indicible n'est pas forcément un message "noir". Il peut être aussi un questionnement intérieur que le lecteur, l'auteur, poursuivront après la lecture, l'écriture du roman.
Il ne s'agit donc nullement d'"avancer masqué". Il s'agit, pour l'auteur, en l'occurence naturiste dans le cas qui nous intéresse, d'arriver à faire passer ce qu'il considère comme sa raison d'être naturiste, de transmettre au lecteur cette raison à travers le lien qui les unit momentanément : le roman.
Plus ce message indicible sera inconscient chez l'auteur et, dans le cas d'une blessure intérieure, expurgé de tout esprit de vengeance, mieux il passera chez le lecteur ou, plus exactement, mieux le lecteur acceptera de lire le récit et d'en extraire la moelle, les fondements.
J'espère avoir réussi à expliquer qu'un auteur n'est pas qu'un rédacteur de romans, mais aussi une personne, fort d'une culture, d'une éthique personnelle, d'une histoire, d'une éducation, de multiples interrogations qui triturent son esprit, et qu'à travers un roman, un récit en apparence anodin, il transmet une partie de ce patrimoine à son lecteur, lui aussi pourvu d'un patrimoine propre et personnel. La connivence, les points de convergence entre ces deux patrimoines rendront possible cette transmission. N'oublions pas l'ouverture d'esprit ou la quête d'un ailleurs chez le lecteur, lui aussi fondamental.
Pour répondre à JeanlucB maintenant. J'aurais aimé, durant cette discussion, que les différents intervenants oublient leur statut. J'ai demandé à l'un de ces intervenants de modifier son message pour que l'adresse de mon blog n'apparaisse pas. Il l'a fait bien volontiers et je l'en remercie. On trouve sur ce forum des discussions ayant trait à des ouvrages naturistes. Il n'y a donc pas lieu, dans cette discussion, de se substituer à eux et de promouvoir, et je comprends très bien que l'on soit tenté de le faire même involontairement, l'un quelconque de ces ouvrages et d'autres. Je n'en veux bien évidemment à personne et je ne fais aucun reproche. Cependant, je ne voudrais pas que des visiteurs qui liraient cette discussion s'imaginent que, sous couvert d'un débat, certains intervenants profitent de l'occasion pour se faire connaître, même s'ils n'ont rien à y gagner. Déontologiquement parlant, ça me gêne.
J'aimerais aussi que ces visteurs s'expriment car je suis certain qu'ils ont des choses très intéressantes à dire."
La question initiale était, si magiciendoz me permet de la reformuler ainsi "une littérature naturiste constituée de fictions destinées à un public large est-elle possible ?"
J'espère qu'on me pardonnera si, pour tenter d'y répondre j'ai pris en exemple mes productions personnelles : l'intervention de pcma m'y invitait, et je ne voyais pas l'intérêt de refuser de m'impliquer personnellement dans le débat d'idées que son initiateur nourrit avec beaucoup d'intelligence.
"Dicible et indicible" on pourrait dire aussi "explicite et implicite", ou encore "message apparent et message subliminal". Parmi les exemples qu'il cite, ceux que je connais ne se refusent pas le droit d'exprimer très explicitement un message, et, contrairement à ce qu'on attendrait en lisant ses analyses, c'est également le cas de ce qu'il écrit et se ferait un scrupule de mentionner. J'ai seulement voulu dire que cet engagement à visage découvert ne nuit pas, à mon avis, à leur qualité littéraire ni à leur capacité d'intéresser un public large.
Il existe ou a existé, par exemple, une littérature de fiction chrétienne et une littérature de fiction communiste, ces étiquettes étant attribuées à des ensembles d'oeuvres par les critiques et les historiens, dans la mesure où il existe ou a existé d'une part un nombre significatif d'écrivains au talent reconnu et d'autre part un lectorat important pour des oeuvres ainsi identifiées. Ces conditions sont-elles remplies pour qu'existe une littérature de fiction naturiste ? La réponse aujourd'hui me semble être clairement : NON. Trop peu de lecteurs intéressés à priori pour que les talents, s'ils existent, puissent être reconnus. Je pense pourtant qu'il en existe, et je ne parle évidemment pas de moi car je n'en suis pas juge.
Ceci est le constat d'un fait. En disant plus haut que la plupart des naturistes eux-mêmes ne semblent pas convaincus du possible intérêt de la chose, je m'efforçais d'en identifier une cause. Et de la regretter puisque je suis personnellement convaincu qu'il faudrait, comme je ne sais plus qui disait autrefois "ALERTER LES BEBES" !
Mais ce débat lui-même intéresse manifestement bien peu de monde ... cqfd.
Message édité par : papygb
Les talents existeront toujours. La question est donc de savoir pourquoi le lectorat n'existe pas, rendant ainsi l'édition et la diffusion de ce type de littérature quasiment impossible.
Je me risque à une analyse qui vaut ce qu'elle vaut. Dans les fictions que j'ai lues, de quelque auteur qu'elles viennent, la nudité passait pratiquement toujours par les enfants, même lorsque la fiction ne leur était pas destinée, sans doute parce qu'elle est plus facile à faire passer par eux. Les enfants sont les plus prompts à la pratiquer et leur nudité ne choque pas spécialement. Qui n'a jamais vu sur des plages textiles, sans être choqué ni surpris, des enfants se changer sans chercher à se cacher dans une serviette ? Les enfants et les familles naturistes étant rompus à la nudité, ce type de fictions risque de ne pas les intéresser plus qu'un autre, d'où un intérêt très relatif chez ces familles-là.
Chez les familles non naturistes, le seul fait qu'il s'agisse de fictions évoquant le naturisme, par l'idée qu'elles s'en font, peut faire office de repoussoir.
Il ne reste donc plus que quelques convaincus, gravitant essentiellement autour du monde de l'éducation, pour penser qu'ils serait bon que le naturisme soit connu dès le plus jeune âge afin que les individus, en grandissant, n'en aient pas la vision déformée que la société, par ses médias, cherche à leur inculquer et que leur rapport au corps soit plus sain. Parmi ces convaincus, encore faut-il trouver les enseignants ou éducateurs qui auront le courage de mettre dans les mains des jeunes ces ouvrages alors qu'ils risquent de s'attirer les foudres d'une grande partie de la communauté parentale.
"Il ne reste donc plus que quelques convaincus, gravitant essentiellement autour du monde de l'éducation, pour penser qu'ils serait bon que le naturisme soit connu dès le plus jeune âge afin que les individus, en grandissant, n'en aient pas la vision déformée que la société, par ses médias, cherche à leur inculquer et que leur rapport au corps soit plus sain."
Tu as probablement raison, mon cher Paul et pourtant ... les parents ne font-ils donc pas tous partie du "monde de l'éducation" ?
Un grand plaisir pour moi de découvrir cette file. Beaucoup de réflexions approfondies. J'y reviendrai.
"Littérature naturiste ou pas?"
Une étrange lumière
extrait
Quand il ouvrit la porte latérale, il constata que le patron du centre naturiste ne s'était pas trompé. On devinait déjà que le voile grisâtre qui s'était couché sur le bleu du ciel ne tarderait pas à s'évanouir.
Le soleil dispersait déjà des parterres blanchâtres aux quatre coins de l'horizon. Il laissa la porte ouverte. Les parfums du jour naissant tapissaient le fourgon d'un air vivifiant.
Il prépara joyeusement le café du matin. Un merle siffleur faisait ses vocalises.
Toilette, un peu de rangement, préparer le sac de la journée, la serviette était encore humide du bain de la veille, elle sècherait au soleil. Le soleil, la mer, Birgitt et Yolanda, c'était le bonheur, le grand bonheur, tout simple, à en rire tout seul, à vouloir garder les sensations juste sous la peau, à portée d'âme et pouvoir y plonger à n'importe quel moment, pour se refaire une santé !
Il démarra et rejoignit le parking de la plage. Il regarda la montre du tableau de bord. 8h20.
« Alors là, c'est peut-être un peu trop tôt ! » se moqua-t-il à voix haute.
Il décida d'aller marcher sur la plage. Il escalada le cordon de dunes.
Le vent léger du large l'accueillit, apportant l'odeur piquante du sel, des algues, des particules d'eau sans cesses agitées, le parfum de l'immensité. Il contempla l'étendue et pensa que c'était l'amour qui s'ouvrait devant lui. La paix, la beauté simple et nue, des odeurs mêlées, un corps offert aux regards, juste aux regards, pour le plaisir des yeux, et puis surtout cette complicité silencieuse, l'inutilité des mots, le bonheur limpide d'être ensemble, juste ensemble. C'était beau, si beau et si tendre. Il enleva ses chaussures et descendit sur la plage et dans la pente il pensa que, comme lui à cet instant, tout descendait un jour à la mer. Les glaciers et les ruisseaux, les rivières et les fleuves, les routes humaines et les chemins de forêts, tout aboutissait finalement dans ce grand corps accueillant. Et même si on restait au bord, même si on ne s'aventurait pas sur sa peau et qu'on restait assis contre ce ventre immense, on retrouvait déjà la paix de l'enfant contre sa mère. C'était ça la magie de l'océan...Comme un refuge offert à l'humanité entière.
Il se gorgea du chant mélodieux des vagues, buvant à satiété cette vibration vocale, sourde et puissante, continue et changeante, mélodie pénétrante qui diffusait dans les fibres des frissons humides et iodés. Il sentit combien son corps résonnait immédiatement à ces accords millénaires, s'ouvrant magiquement à cette musique universelle. Tous les hommes pouvaient un jour résonner à cette musique. C'était le chant du monde. Il pensa à tous les individus, debout, à cet instant, devant cette immensité horizontale, il eut envie de leur parler, de leur dire combien il était heureux de savoir qu'ils contemplaient la mer, comme lui, tous unis dans le même amour, dans le même respect. Il y avait tant de choses simples à vivre ici, dans cette nature, tant de joies accessibles. Qu'y avait-il donc de plus important que cette sérénité, cet oubli de tout, cet éblouissement sensoriel ? L'homme n'avait rien inventé. Il n'avait fait que copier misérablement les bonheurs du monde pour finir par les détourner, les salir par ses déviances, les mépriser finalement pour des chimères éphémères. Aucun bonheur n'avait la durée de celui-là. On pouvait passer une vie entière au bord de l'océan sans jamais éprouver la moindre déception, le moindre soupçon de trahison. La mer était pure dans ses sentiments et ses offrandes. Elle se donnait. Il se promit d'en parler aux enfants, de leur raconter le vent marin soyeux qui parfume la peau, le soleil généreux qui la réchauffe, le goût salé sur les lèvres, la symphonie des grands fonds remontée avec la houle, les caresses de l'eau comme des câlins maternels et cette envolée des regards au-delà de tout, au-delà de la courbure du dos de la mer, là-bas, quand on bascule de l'autre côté, si loin qu'on croit que c'est impossible à rejoindre. C'est un corps jamais découvert, c'est un être unique qui n'attend rien mais qui donne tout. Il donne la vie à tous ceux qui l'aiment. Il le dirait aux enfants. Il leur montrerait surtout. Il les plongerait dans le monde.
Il se sentit fort et heureux. Il marcha sans penser, sur un rythme de houle, les pas dans le sable comme le parcours respectueux des doigts d'un homme sur un corps de femme, des gestes délicats, légers, effleurements subtils. Il n'aurait pas osé courir. Il voulait juste que le sable le sente passer, délicatement. Il laissa une vague lécher ses pieds. Ce fut comme un salut matinal, un bonjour joyeux mais un peu endormi. L'eau se retira avec un sourire écumeux, des petites bulles d'air pleines de joies qui se dispersèrent dans le rouleau suivant. Il se demanda si l'océan avait pu ressentir ce contact. Est-ce qu'il percevait toute la vie qui l'habitait, les poissons amoureux, les coquillages multicolores, les baleines câlines, les dauphins joueurs, les algues dansantes ? Et les hommes, est-ce qu'il les ressentait comme des prédateurs impitoyables ou parfois aussi comme des êtres bons ? Il s'arrêta et regarda le large, lançant sur les horizons ouverts tout l'amour qu'il pouvait diffuser. Il se déshabilla et entra dans l'eau, juste quelques pas, sans atteindre le creux des rouleaux. Il s'allongea sur le dos et attendit la vague suivante. Elle le baigna soigneusement, glissant entre ses cuisses, passant sur ses épaules, jetant malicieusement quelques gouttes sur son ventre. Les yeux fermés. Il s'était senti enlacé par des bras souples et sensuels.
Il fut peiné pourtant de tous ces hommes et femmes qui avaient oublié ce mystère de la vie, enfermés dans des bagnes insipides. S'ils pouvaient retrouver l'enfant en eux, l'enfant et sa joie simple, l'enfant et son rire devant la mer, juste ce plongeon pétillant dans un monde adoré, combien leurs vies s'embelliraient.
« Retournez dans le monde, pensa-t-il de toutes ses forces. Abandonnez-vous à l'amour que cette terre vous offre. »
Il répéta cette litanie d'espoirs. C'était si triste cette plage déserte, ce vide d'hommes.
Il se releva et reprit son sac. Il resta nu et marcha les chevilles dans l'eau. Une trouée dans le ciel dispensa un souffle chaud qui descendit sur la plage comme une haleine solaire. Il s'arrêta et ouvrit la bouche, buvant les ondes célestes, inspirant à pleins poumons cette chaleur ténue mais pleine de promesses. Au large, des bandes bleues, luisantes de lumière, s'étaient peintes à la limite de la mer. Le vent de la marée montante rameutait vers la côte ces plages éclatantes comme autant de halos incandescents. Des crayons rectilignes, vastes torrents éblouissants, cascadant des altitudes éthérées, tombaient sur la mer enflammée. Il imagina les poissons remontés sous ces auréoles chaudes, jouant à la surface miroitante, frissonnant de bonheur sous leurs écailles.
Sa mélancolie disparut. C'était trop beau pour pleurer. De joie peut-être, mais pas pour autre chose.
Quand il s'arrêta, il s'aperçut que la courbure de la côte l'isolait de tout. Il ne voyait plus l'accès à la plage et devant lui, aucune zone habitée, ni même portant trace humaine, ne se dessinait. Cette solitude lui parut incroyable, presque irréelle. Le cordon de dunes le coupait de tous regards vers les terres. La mer était vide de toutes embarcations. Aucune trace dans le ciel du passage d'un avion. Seul au monde.
Il s'allongea. Une large déchirure, dans le fin tissu nuageux, se forma au-dessus de ses yeux. La boule ardente apparut soudainement, en quelques secondes, comme si les nuages vaincus s'étaient dispersés tous ensemble. Il ferma les yeux. L'impression que son corps s'enflammait tant la chaleur libérée trancha avec l'air frais de l'ombre. Ce fut comme une lave qui coula en lui, non seulement sur sa peau nue mais dans les muscles et les entrailles. Comme les paupières, fermées mais trop fines, laissaient passer une incandescence aveuglante, il s'assit pour ouvrir les yeux.
Le paysage avait changé. Tout s'était paré de lumière. Un gigantesque rouleau bleu vif avait repeint le tapis mouvant de la mer, des milliards de cristaux doraient le sable et l'embrasaient, les rouleaux écumeux balançaient des panaches blancs qui découpaient en puzzles agités les pièces bleues du ciel. Il se retourna et regarda la masse compacte des nuages gris qui refluait, battue et pitoyable, vers des terres plus accueillantes. Il se leva en bondissant. Le soleil ! Birgitt et Yolanda allaient arriver !
Il ramassa son sac et d'un pas rapide reprit ses traces.
Il n'avait pas eu conscience d'avoir tant marché. Il trouva le retour trop long. Quand il s'approcha de la partie de plage fréquentée, il aperçut quelques silhouettes. Il accéléra encore son allure. Il dépassa deux couples naturistes et enfin, au pied des dunes, il les reconnut. Deux corps allongés. Une planche posée contre un sac rouge. Un visage se tourna. C'était Yolanda. Elle fit un signe de main et se leva.
Son ventre s'embrasa.
Birgitt aussi se redressa.
« Bonjour Pierre! » lança-t-elle.
Oh ! cette voix et cet accent. Tant de joie. Il s'approcha et Yolanda descendit pour lui faire la bise. Sa peau luisante de crème solaire exhalait des senteurs de vanille. Birgitt lui offrit à son tour la douceur de ses joues. Leurs sourires étincelants l'embaumèrent de bonheur. La chaleur ruissela dans ses yeux et il eut l'impression que ce souvenir ne quitterait plus jamais ses rétines.
Elles durent s'apercevoir de son trouble car elles éclatèrent de rire.
« Vous allez bien Pierre ? demanda Yolanda un peu moqueuse.
-Oui, oui, ça va très bien. Je suis...très heureux de vous revoir », répondit-il en bougeant la tête comme pour sortir d'un songe éveillé. Et comme ce fut bon à dire. Comme du miel qui aurait coulé sur ses lèvres.
« Nous aussi c'est bien de vous revoir. Vous avez déjà promené ?
- Oui je suis allé marcher sur la plage et je n'ai pas fait attention, je suis allé loin.
- C'est beau aussi là-bas. On va marcher des fois, c'est personne sur la plage. Incroyable !
- Oui c'est vrai. J'ai cru que j'étais tout seul. Je ne voyais plus rien qui pouvait me rappeler les hommes. C'était magnifique.
- Vous aimez bien être seul ? questionna Birgitt.
- Non, pas nécessairement. Là, avec vous je suis très content. Mais je n'aime pas perdre du temps avec des gens qui ne m'apportent rien. Si je ne me sens pas bien avec quelqu'un, je ne veux pas rester. Je préfère être seul. Je sais de toute façon que je ne leur apporterai rien non plus.
- Et vous voulez bien rester avec nous ? demanda Yolanda la tête délicatement penchée et un petit sourire aux lèvres.
- Oh oui ! Je veux dire... bafouilla-t-il, jugeant sa réaction trop rapide et enthousiaste, je veux dire que ...oui je suis vraiment content de passer du temps avec vous. Ca me fait très plaisir.
- Alors on commence par un bain ! » lança joyeusement Birgitt.
Elle saisit sa planche et descendit vers la mer en courant. Yolanda l'imita. Il les regarda dévaler la plage, le sable jaillissant sous leurs pieds, leurs jolies fesses rondes et fermes rebondissant à chaque foulée.
Elles sautèrent dans les rouleaux en criant. Il les rejoignit et plongea à leurs côtés.
« C'est le beau soleil aujourd'hui, c'est génial ! » cria Yolanda.
Les parties de surf recommencèrent. Il parvint à mieux maîtriser la planche et les vagues. Birgitt le félicita. Le tour suivant, le rouleau le submergea et l'entraîna au fond dans une avalanche d'eau lourde et puissante. Il en ressortit un peu sonné. Birgitt riait aux éclats.
Plus tard, ils s'assirent sur le sable pour récupérer de leurs efforts.
« Vous avez dormi où ? demanda Yolanda.
- Au bout d'un petit chemin, sur une place bien plate et tranquille.
- Vous pourrez nous montrer votre camion ? interrogea Birgitt.
- C'est un fourgon, un camion c'est plus gros. Mais je vous le montrerai, bien sûr. C'est tout petit mais j'aime bien vivre là-dedans. Et vous, vous êtes venues en voiture ?
- Oh non ! On vient avec l'avion à Bordeaux et après c'est le bus. On n'a pas de voitures Yolanda et moi. A Utrecht, pour nous, ça sert pas. Mais moi j'aime bien l'idée du...fourgon, finit-elle, contente d'avoir retrouvé le mot exact.
- Je vous le montrerai ce soir si vous voulez.
- Oui ? c'est possible ?
- Bien sûr, si ça vous fait plaisir !
- C'est gentil vraiment, on fera ce soir alors. »
« Ce soir »... Elles avaient prévu de rester toute la journée à la plage et elles avaient accepté sa proposition ! Il n'en revenait pas. C'était incroyable. Il aurait voulu enregistrer quelque part, en lui, le foisonnement d'émotions qui l'envahissait, ce bonheur inconnu, étourdissant. Et ne rien oublier, ni ce petit geste tendre de la tête quand elle avait dit « c'est possible ? », ni le sourire délicat et le plissement des yeux en amande. Rien. Ne rien oublier et se nourrir de chaque image quand la vie serait douloureuse à en avoir la nausée. Ne rien oublier. C'était si fort.
Les heures passèrent en rouleaux infiniment répétés, en cris de joie ou d'étonnement devant les vagues gigantesques qui les surprenaient parfois et les rejetaient sans ménagement sur le sable.
Il remonta se sécher le premier, les lèvres piquetées de sel, comme si le goût était définitivement inscrit dans la peau. Les filles continuèrent. Il admira leur résistance au froid et leur endurance. Elles n'étaient pas particulièrement musclées mais leur énergie était réellement étonnante. Enfin, elles sortirent de l'eau. Assis sur sa serviette, il les regarda remonter. Yolanda dépassait Birgitt d'une tête. Elle était aussi grande que lui. Dans le sable fin, leur démarche chaloupée était ravissante. Les cheveux collés et tirés en arrière, les peaux dorées et ruisselantes, les déhanchements de la taille, le balancement léger des poitrines. Elles s'approchaient en souriant. Il s'étonna de ces sourires permanents. Il se demanda si elles connaissaient parfois des moments de tristesse. Sur ces visages heureux, la mélancolie ou la déprime ne devaient pas pouvoir s'accrocher.
« Alors le petit Français, on ne résiste pas au froid, se moqua Yolanda.
- Il faut être Hollandais, continua Birgitt.
- C'est vrai que vous m'épatez !
- M'épatez ? Qu'est-ce que c'est ? demanda Yolanda.
- Vous m'étonnez parce que vous restez longtemps dans l'eau. Alors vous m'épatez.
- D'accord, c'est compris. Voilà un nouveau mot pour nous. M'épatez », répéta Birgitt.
Elles s'allongèrent sur le ventre, de chaque côté de lui mais en contrebas. Elles établissaient ainsi un triangle favorable à une discussion mais il fut gêné de sa position. Il s'assit en tailleur, les mains sur les cuisses.
« Vous nous parlez des enfants avec vous. Comment c'est dans l'école ? demanda Birgitt.
- J'aime beaucoup leur parler de la vie, de la terre, des animaux, des autres paysages que la Bretagne. J'ai envie de les faire voyager, de les sortir de leur petit village. Les exercices de français ou de calcul, c'est pas ça qui m'intéresse. Moi, je veux les émouvoir. Vous comprenez ? Leur donner des émotions, des sensations, leur faire sentir la vie. C'est difficile à expliquer. Moi, j'ai déjà du mal à vivre alors c'est difficile de leur parler joyeusement. Souvent, je sais que je suis trop triste ou que je dis trop de choses négatives.
- Pourquoi tu as du mal à vivre ? s'étonna Birgitt. Je peux dire « tu » ?
- Oh oui ! bien sûr. J'ai du mal à vivre parce que... je ne sais pas où je vais, ce que je dois faire, comment je dois vivre, ce que je dois essayer de réaliser m'échappe souvent, j'ai du mal avec les gens, j'ai l'impression qu'ils ne me comprennent pas, que je suis tout seul à vivre comme ça, je n'aime pas la foule, les groupes de jeunes, je m'y sens perdu, je préfère la nature. Mais...avec vous deux c'est pas pareil, je me sens bien. Tout est simple.
- Mais on est pareil que toi, répondit Birgitt, nous aussi on cherche beaucoup pour faire bien notre vie et c'est difficile. Quand on vient ici, c'est aussi pour penser à faire mieux avec nous. Tu comprends ?
- Oui, c'est un endroit qui vous convient pour réfléchir. Moi aussi, je ne suis bien que dans la nature. Mais je sais aujourd'hui que j'ai besoin de partager mes bonheurs avec des gens que j'aime. Je ne peux pas rester seul. C'est trop difficile.
- Personne doit rester seul. Il faut quelqu'un pour être bien avec toi. Toi avec toi, tu comprends ?
- Oui, c'est vrai, mais il faut aussi être heureux pour donner de l'amour. On ne peut pas tomber amoureux et devenir heureux après. Il faut d'abord régler les choses en soi. Sinon l'amour ne peut pas durer. Les problèmes finissent toujours par revenir. L'amour de l'autre, c'est la suite et un complément de l'amour de soi.
- C'est bien comme tu parles », dit Yolanda d'une voix qui le surprit.
Elle le regarda avec intensité. Il en fut gêné et baissa les yeux.
« Tu es un drôle de garçon, ajouta-t-elle. Tu as quoi comme âge ?
- J'ai vingt et un an, bientôt vingt-deux, répondit-il, troublé par cet intérêt particulier et cette remarque intime.
- Nous, c'est vingt-six, déjà », continua-t-elle sur un ton sérieux.
Elle ne souriait plus. Comme si les mots l'avaient profondément touchée. Birgitt observait son amie. Leurs regards se croisèrent et il remarqua, un très court instant, un voile de tristesse. Il en perçut les effluves entre elles, un secret commun qui les unissait dans la douleur. Ce fut comme une brisure dans un film merveilleux. La cassure de la bande. Elles aussi, elles avaient souffert, peut-être que c'était encore là, tout au bord des yeux et du coeur. Il n'osa rien dire et sentit aussitôt que c'était une erreur. Il aurait peut-être pu les aider. Il s'en voulut.
« Tu viens marcher avec nous ? C'est bien la marche après le bain !
- Oui, bien sûr. Vers où vous voulez aller ?
- Tu nous emmènes là tu étais ce matin ?
- Pas de problème. C'est parti ! »
Ils rangèrent les affaires dans les sacs, prirent les planches et descendirent sur le sable mouillé.
«Ici, c'est toujours bien pour marcher tout nu ! lança joyeusement Yolanda. C'est presque personne. C'est beaucoup mieux.
- Oui, c'est vrai, c'est vraiment un endroit tranquille. Mais en été, il doit y avoir du monde.
- Oui, c'est beaucoup plus, expliqua Birgitt, mais si tu marches un peu c'est toujours plus tranquille.
- C'est toujours les gens beaucoup au même endroit et personne plus loin, ajouta Yolanda.
- C'est comme les gens qui cherchent à vraiment se connaître. Plus il faut s'éloigner de la partie connue, moins il y a de gens à persévérer. C'est l'habitude pour tout le monde de ne pas sortir des zones déjà parcourues.
- Oh la ! j'ai pas tout compris les mots mais je sais c'est vrai. C'est toujours la chose facile les gens ils font, confirma Birgitt.
- C'est drôle tu dis des choses comme ça. C'est pas souvent les choses ils disent les garçons avec ton âge, s'étonna encore Yolanda. C'est quoi tu lis les livres ?
- J'aime beaucoup Saint-Exupéry. Et puis Jack London. Un peu de tout. En ce moment je lis Nietzsche.
- Oh ! c'est bien ça, affirma Birgitt.
- Et vous qu'est-ce que vous lisez ?
- C'est beaucoup des livres sur le...progression de l'être. Je sais pas le mot exact, s'excusa Yolanda.
- Le développement ou l'amélioration, ça peut aller aussi, peut-être ?
- Oui, je crois c'est bon aussi.
- Je ne connais personne pour ce genre de livres, avoua-t-il.
- Nous c'est Maslow, en ce moment, dit Birgitt. C'est lui, il a fait des études très longues sur la personne mais c'est très compliqué de dire avec le français. Il faut tu lises ça pour parler avec nous et dire les mots difficiles. »
Il ne sut pas si les fautes de français pouvaient expliquer cette allusion à des rencontres prochaines ou bien s'il s'agissait d'une fausse idée. Quelque chose qu'il aurait tellement souhaitée qu'il aurait fini par l'entendre.
Ils marchèrent longtemps, jusqu'à cet endroit étrange où le monde des hommes avait disparu.
«C'est là que je suis venu ce matin. Il y avait une lumière splendide, une ambiance particulière, quelque chose de rare. Je me suis senti très bien. Comme si j'avais trouvé la place idéale pour moi. Mais quand le soleil est apparu, j'ai pensé à vous et je suis vite parti. »
Il s'aperçut, sitôt fini sa phrase, du nombre étonnant de sous-entendus qu'elle contenait.
Elles s'arrêtèrent et le regardèrent étrangement. Il en fut gêné mais ne trouva rien à dire. Inquiet, il essaya d'énumérer toutes les pensées qu'elles pouvaient avoir dans ce moment suspendu.
« C'est à cause de nous qu'il est parti. C'est pas bien. On l'a privé d'un beau moment » Ou alors. «C'est pour nous rejoindre qu'il a quitté un endroit agréable. Alors, c'est qu'il est content de nous voir. » Ou alors. « C'est parce qu'il allait nous retrouver, et qu'il était heureux, qu'il s'est senti bien dans cette ambiance. » Ou alors « Il a pensé à nous avec le soleil parce qu'il pense qu'on est juste bonne à bronzer et qu'on ne peut pas ressentir des belles choses mystérieuses. » Ou alors « Quand il a vu le soleil, il a pensé à nous parce que pour lui on est comme le soleil, on lui fait du bien. » Ou alors « Quand il a vu le soleil, il a pensé à nous parce qu'il voulait partager ces beaux moments avec nous. » Il s'étonna de la fulgurance avec laquelle son cerveau avait fonctionné. Un quart de seconde, un ou deux battements de paupières.
Sur toutes les versions possibles, il espéra que seules les pensées positives leur viendraient à l'esprit.
Elles sortirent les serviettes et s'assirent.
« On reste là jusqu'au soir. D'accord ? » proposa Birgitt.
Et dans sa voix chaleureuse, il reconnut combien la version contenait de joies à venir.
Yolanda lui répondit en hollandais et elles semblèrent désolées.
« Les amis mes parents sont là aussi, ils ont invité nous deux pour manger ce soir.
- Je pensais plus ça », dit Birgitt attristée.
Il aurait aimé savoir si c'était l'idée de ce repas qui leur déplaisait tant ou le fait de ne pouvoir rester à la plage. Et avec lui. Il n'osa rien demander.
Il pensa soudainement, et ce fut effroyable, que ces amis avaient peut-être des garçons de leurs âges. Et que demain, elles reviendraient, peut-être, accompagnées.
« C'est pas drôle la soirée. C'est des gens très gentils mais ils sont vieux. C'est toujours pour parler de nous à Utrecht avec la peinture, les amis à l'école, le magasin. C'est toujours les mêmes paroles. C'est mieux de parler avec toi, dévoila Yolanda. C'est beaucoup des choses belles et intéressantes.
- Merci, ça me fait très plaisir si vous voulez rester avec moi. Moi aussi, je suis très content de vous avoir rencontrées. »
Il en eut le souffle coupé. Tant de témérité, tant de sincérité immédiate.
Un tel bonheur. L'effacement des doutes, le reflux des incertitudes, cet assaut constant des interrogations, les peurs qui raidissent, toutes ces pensées torturées. C'était absurde. Totalement injustifié. Il créait lui-même les effets redoutés. En se soumettant à la peur. Son imaginaire influait sur le cours de la réalité dès lors qu'il s'abandonnait aux projections temporelles.
« Tu penses à quoi Pierre ? demanda Yolanda.
- Oh, je pensais... qu'il était temps que je grandisse. »
Elle le regarda intensément.
« C'est bien vraiment que tu es là. »
Ils s'installèrent au pied des dunes. Les yeux accrochés à la houle du large, au vol silencieux d'une mouette, aux nuages échevelés qui dérivaient lentement, attachés aux visages aussi, avec juste un peu de retenue, pas trop d'insistance, des coups d'oeil furtifs mais remplis de messages, des sourires un peu espiègles, charmeurs mais sans aucune intention. Juste pour le plaisir délicieux de se dévoiler peu à peu, sans impatience, une réponse immédiate à une note touchante, à un rire éclatant, à une parole douce et émouvante.
Il n'aurait pu tenir le compte de ces petits instants si chauds et si bons. Un abandon irréfléchi, une étrange béatitude, sans y penser, sans jamais réfléchir, ni user de stratagèmes embrouillés. Un cadeau inestimable.
