Je reproduis ci-dessous le passage d'un long article trouvé sur le site d'opinion éclairé "Le troupeau autogéré" - Convivialité, autonomie, hospitalité, écologie (wiki semi-public)
url : "http://www.surlaterre.org/Articles/EcorcheVif"
Nudité
Etre nu, c'est être exposé et vulnérable. Etre écorché, c'est être en guerre, ouvrir un front tous azimuts dans une guerre perdue d'avance contre le monde. Dans quelle mesure une société qui peut véhiculer de telles images est-elle écorchée ? Notre vie, ou celle des écorcheurs de chiens n'est-elle pas constamment traversée par cette douleur lancinante et cette impression de morbidité de la chair sociale ? Dans quels rapports sommes-nous pris ? Ne sommes-nous pas précisément privés de voies d'échanges fructueux et jouissifs avec les autres et notre environnement ? Ne sommes nous pas nus devant les menaces cosmiques, « à vif », vulnérables, souffrants, torturés, mourant à petit feu ? Ne nous sentons-nous pas démunis, impuissants face aux sollicitations douloureuses qui nous viennent de l'extérieur ?
Quelle est donc cette façon d'être ensemble qui nous arrache à vif notre habit, notre capacité acquise d'entretenir des rapports vivants avec le milieu et ses habitants ? Ne serait-ce pas justement pour nous rendre faibles et vulnérables, prêts à faire ou à acheter n'importe quoi pour nous recouvrir ? N'est-ce pas le propre d'êtres écorchés que de devenir écorcheurs, incapables d'empathie et de compassion, de s'enfermer et de se blottir frileusement et fébrilement derrière le premier semblant de paroi venu.
L'argent n'y est-il pas pour quelque chose, en revendiquant de façon irrationnelle le monopole de l'échange ? N'est-il pas devenu le passage obligé, lui, si rare et obtenu dans la souffrance et la mutilation ? Ne nous rançonne-t-il pas notre « couverture » et nos rapports au monde, nous en proposant de frelatés après un systématique et douloureux dépeçage dans le vif ? N'est-il pas difficile d'imaginer qu'un être humain puisse se livrer à de tels actes de cruauté de gaîté de coeur, s'il n'y est pas poussé par quelque motivation pécuniaire, quelque ressentiment, ou quelque mystique sacrificielle.
En quoi notre nudité consiste-t-elle exactement ? Ne jalouserions-nous pas ces êtres qui, par nature, sont non-nus, qui nous semblent en rapports si réglés et ajustés avec leur environnement ? Quelle rancoeur nous permet-elle donc de les mutiler ainsi froidement et cruellement ? N'y a-t-il pas là quelque envie et quelque dépit, comme une volonté de faire payer leur naïveté béate à ces êtres si « adaptés » à une nature qui semble nous mépriser. Comme une volonté de les convier à partager, quitte à ce qu'ils en crèvent tant cela les dépasse, les douleurs de notre propre condition fêlée, décalée, branlante. Un besoin compulsif de les ébranler dans leurs évidences, de les secouer, eux qui ont l'air si sûrs de leurs moindres gestes et de la direction de leurs existences, eux qui semblent nous narguer de leur prestance à vivre. Ainsi dépecés, ils font moins les malins ! Ils voient ce que c'est, pour le court temps qu'il leur reste à souffrir, que d'être nus, vulnérables, à la merci de l'univers et définitivement fâchés avec lui.
Souvent, nous tolérons mal notre fêlure, notre « inadaptation », notre décalage par rapport aux événements. Nous ne nous sentons pas à notre place, étrangers, voire en exil dans cette réalité. L'existence nous semble absurde, inadéquate à nos aspirations. Pourtant, c'est cette fêlure qui fait notre force, qui nous permet de rêver la réalité autrement et de l'aménager avec créativité. C'est parce que nous nous éprouvons en porte-à-faux avec le réel que nous avançons. C'est parce que nos rapports avec notre environnement sont instables que nous pouvons jongler avec les éléments qui le composent. C'est parce que nos gestes sont incertains que nous pouvons en inventer de nouveaux. Aussi, notre conscience de notre précarité et de notre vulnérabilité stimule notre inventivité et mobilise nos facultés. C'est peut-être parce que nous sommes capables de nous éprouver comme perdus dans l'immensité de l'univers, que nous sommes stimulés à nous équiper pour y exporter la vie, jusque dans des milieux éminemment hostiles.
Si l'humain est capable de dépecer, d'écorcher, il a également la capacité d'habiller, de créer de nouvelles interfaces entre le vivant et son environnement. Si l'humain se sent souvent « mal dans sa peau », il est également capable de faire « peau neuve » et de « changer de peau ». En arabe, un des termes qui désignent l'humain, bachar, s'apparente directement à un mot désignant la peau, l'épiderme : bachara, ainsi qu'à un verbe dénotant l'action de peler, de gratter, d'écorcher. L'homme est l'être nu, celui dont la peau se voit. Il est l'être exposé, à la sensibilité « à fleur de peau ». S'il est l'être de l'écorchure, il est aussi celui de la caresse. Il joue à voiler et dévoiler telle ou telle portion de sa peau. Il la tend, la détend, la déforme, la troue, écrit et dessine dessus, la peint de mille couleurs, la poudre, la blanchit ou la fait dorer au soleil.
Arracher sa peau à un autre vivant, surtout si c'est pour s'en vêtir, est pour l'homme un geste fort, tout comme l'est le choix du supplice de l'écorché vif. Ce faisant, l'humain tortionnaire arrache à sa victime la possibilité de ce jeu à sa frontière avec le monde. Il lui rend le monde infiniment hostile et l'incendie à son contact. Il immole sa victime en lui ôtant toute possibilité de négocier avec le monde, d'y prendre sa place, laissant déferler sur elle l'agression de l'univers qui bientôt la submergera après l'avoir consumée dans la douleur.
Si l'homme en arrive encore à subtiliser à son profit la peau d'autres vivants, c'est qu'il n'est pas lui-même au clair avec le monde. Ses rapports à son environnement sont problématiques et de l'ordre du conflit. Pour pouvoir écorcher autrui de la sorte, il faut qu'il ne soit pas « bien dans sa peau », espérant se sentir mieux dans celle de l'autre. L'homme écorché, blessé, dénudé, vulnérable essaie de se panser et de se calfeutrer comme il peut avec ce qui lui semble un peu vite convenir. Si l'humain contemporain s'ingénie tant à se glisser frileusement « dans la peau d'une autre », s'il se travestit, c'est peut-être pour constituer en spectacle un simulacre de monde harmonieux ou du moins unifié, jointoyé. Le déguisement est trompeur, mais comme on trompe la faim ou l'ennui, il réussit à tromper le frisson de la nudité et la douleur de l'écorchure. L'homme se trompe ainsi lui-même en s'arrêtant à l'emballage des choses. Il travaille dans une boîte, puis, pour se délasser, sort en boîte, et se nourrit de pré-emballé. Quand le « show » devient pour lui un « business » et qu'il se préoccupe avant tout de son « look », il s'en tient à la surface des choses et ne vit plus qu'en superficie. Lorsque c'est presque exclusivement à même un écran - à l'exception du suaire de Turin, l'écran est avant tout ce qui voile-, tout tactile que celui-ci puisse être, qu'il entre en contact avec le monde, comment ne vivrait-il pas une vie raplatie, sans relief, simple ombre portée de marionnettes de papier ?
Manifestement ce beau texte ne suscite pas l'intérêt qu'il mériterait...
C'est pourtant plein de questions sensées et de constats amers sur nous-mêmes et nos rapports étranges à tout ce qui n'est pas nous-mêmes.
Troublant et un peu vertigineux.
Merci, en tout cas, de l'avoir reproduit ici et de nous avoir permis de le lire.
Trop long, j'ai du mal à lire un texte aussi long et écrit si petit sur un écran. Un résumé avec un lien sur le texte original serait mieux, amha 😉
Malgré la longueur du texte, il y a pas mal de réflexion à en tirer:
- la première, c'est que le mot nu, comme d'autres termes du texte, sont pris au figuré, pour ne pas dire souvent au sens péjoratif;
- ensuite, si l'on reprend le texte en commençant par la fin, nous pourrions lui trouver des valeurs naturistes: je cite: "Quand le « show » devient pour lui un « business » et qu'il se préoccupe avant tout de son « look », il s'en tient à la surface des choses et ne vit plus qu'en superficie."Le texte est alors éclairé par des notions toutes différentes (resic: "L'homme se trompe ainsi lui-même en s'arrêtant à l'emballage des choses"-
- la nudité exposée sans ce texte, c'est la pauvreté, le fait d'être démuni face aux autres, à la nature; pour le naturiste, être nu, c'est être soi-même, avec d'autres, donc s'accepter soi-même, accepter les autres, s'accepter les uns les autres; un naturiste n'est pas un écorché quand il est au sein du groupe; il est libre;
- "Quelle est donc cette façon d'être ensemble qui nous arrache à vif notre habit, notre capacité acquise d'entretenir des rapports vivants avec le milieu et ses habitants ? Ne serait-ce pas justement pour nous rendre faibles et vulnérables, prêts à faire ou à acheter n'importe quoi pour nous recouvrir ? N'est-ce pas le propre d'êtres écorchés que de devenir écorcheurs, incapables d'empathie et de compassion, de s'enfermer et de se blottir frileusement et fébrilement derrière le premier semblant de paroi venu": le naturisme répond à ce souci, il n'est pas frileux, il ne se cache pad derrière un semblant, il est nature...
- "N'est-il pas difficile d'imaginer qu'un être humain puisse se livrer à de tels actes de cruauté de gaîté de coeur, s'il n'y est pas poussé par quelque motivation pécuniaire, quelque ressentiment": le naturiste , lui, laisse au vestiaireson "ressentiment", il efface -temporairement- son paraître, son aisance ou son sens du pécuniaire, ses différences sociales: il est nu, comme les autres, sans distiction, sans comédie...
- le naturiste n'est pas perdu dans l'univers, il en fait partie, il lui est intégré et il cherche à s'y fondre (demandons aux rando-naturistes)
- la naturiste n'a que faire de se vêtir, sinon pour le respect des "autres", pour "se créer de nouvelles interfaces entre le vivant et son environnement": nu sous la pluie ou le soleil, il est vivant dans son environnement.
Ce texte est effectivement très riche, mais il concerne d'abord le "troupeau autogéré" (tout un programme!, très pessimiste tout de même),même si les naturistes peuvent y trouver des remarques très intéressantes; il me parait aussi un encouragement à tous les naturistes, à tous les "vivants" de bonne volonté, à tous les croyants non aveuglés...
