Article vu à http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=24238
La presse regorge d'images de femmes nues, mais elle ose rarement exposer l'intimité masculine. Voici les réflexions du photographe allemand Wolfgang Tillmans, qui s'intéresse depuis longtemps à ce problème esthétique et culturel.
En Allemagne, dans les années 70, le magazine socialiste Konkret publia pendant un temps des photos de femmes nues en première page, sans que rien, dans le contenu de la revue, corresponde à ces photos : les articles parlaient tous des efforts à accomplir pour changer la société.
Les éditeurs cherchaient seulement à tirer parti du fait que le sexe est vendeur pour essayer de diffuser plus facilement leur message. Il est toujours fascinant de voir que d'aucuns se servent du sexe pour vendre quelque chose de grande valeur sur le plan intellectuel. Mais on peut aussi se poser la question suivante : pourquoi les personnes dénudées dans les journaux et les magazines ne sont-elles jamais des hommes ? Il y a là une inégalité criante. Si les gens sont égaux, pourquoi le spectacle d'un homme nu serait-il malvenu, pour ne pas dire obscène ?
Quand on m'a demandé de fournir un cliché pour le supplément du Guardian, je me suis dit qu'il me fallait naturellement trouver une chose capable de bousculer la formule traditionnelle de cette publication. J'ai choisi une photo récente que je n'avais pas encore publiée. Elle montre une femme assise dans une position détendue, les jambes écartées. Elle est nue et on voit son corps du nombril aux genoux. C'est une photo qui appelle un chat un chat, qui ne se veut ni excitante ni choquante. Elle a pourtant été considérée comme trop explicite pour le supplément du Guardian.
C'est au début des années 90 que j'ai commencé à jouer avec l'idée de la nudité masculine et féminine. Le fait est qu'un homme torse nu ne vit pas la même chose qu'une femme torse nu. Pour qu'un homme connaisse la même sensation de nudité et d'engagement qu'une femme montrant ses seins, il doit dévoiler ses parties génitales. C'est sur ce principe que j'ai fondé ma série intitulée Tel frère, telle soeur, pour la revue iD, en 1992, qui montrait un homme et une femme côte à côte, elle les seins nus, lui sans pantalon ni caleçon.
Le titre n'avait aucun rapport avec une éventuelle relation entre les sujets des clichés (deux de mes amis). Il soulignait simplement l'égalité entre l'homme et la femme. Pour les dirigeants de la chaîne de librairies WHSmith, ce titre faisait penser à l'inceste et ces images étaient donc obscènes. La chaîne refusa de diffuser ce numéro d'iD.
Deux ans plus tard, j'ai réalisé une autre série de nus pour une revue japonaise. C'est de cette série que vient la photo ci-dessus, intitulée John et Paula assis nus. La revue japonaise a publié la photo, mais sans pouvoir échapper à la censure. John s'est donc retrouvé affublé d'un gros point orange sur le pénis. Il est essentiel de concrétiser la censure de cette façon.
C'était l'une des grandes qualités de Storytelling, le film de Todd Solondz. Il comporte une scène de sexe si crue que les producteurs ont voulu la couper. Mais Solondz a refusé. A la place, il a fait tracer de grosses barres rouges sur les parties génitales des acteurs pendant toute la durée de la scène. Chaque fois que les acteurs bougent, les barres les suivent. Cela peut paraître ridicule, mais c'est bien mieux que si toute la scène avait été coupée.
La censure varie grandement en fonction des critères géographiques. Sur le continent, la plupart des publications n'hésitent pas à présenter un homme ou une femme nus. En Amérique, la situation est tout autre.
Depuis le scandale Mapplethorpe en 1989 (ses clichés de nus masculins avaient provoqué un tel tollé que les politiciens de droite avaient voté pour interdire au gouvernement de financer l'art "obscène ou indécent"), les galeries ne peuvent plus s'offrir le luxe de prendre des risques.
En 1996, j'ai réalisé une installation pour une expo de groupe au musée d'Art moderne [MOMA] de New York. Chaque oeuvre a dû être examinée de près par le conservateur, qui a donné son feu vert à tous les nus féminins : les nus masculins, eux, ont tous fait l'objet de discussions, et plusieurs ont fini par être rejetés.
Il est absurde que des gens censés être rationnels puissent se montrer aussi aveugles face à cette inégalité. Ce n'est pas seulement une inégalité entre hommes et femmes. On continue de considérer qu'il est plus obscène de montrer à la télévision deux hommes s'embrassant au bord de l'eau que deux hommes qui s'entre-tuent.
Comment quelque chose d'aussi horrible que la destruction de deux hommes peut-elle être acceptable, alors que la vision de deux hommes s'embrassant fait scandale ? Ce n'est pas uniquement dérangeant, c'est ignoble.
La nudité est si puissante que je m'efforce de ne jamais y avoir recours gratuitement. Et, quand je l'utilise, je ne veux le faire que de façon désarmante, et d'autant plus choquante. Je tiens à montrer des êtres humains qui sont à la fois vulnérables et fiers de ce qu'ils sont, de qui ils sont dans leur corps. C'est une chose si fragile à représenter que je ne veux pas trop en faire.
C'est pourquoi je n'ai peut-être réalisé qu'une trentaine de clichés liés à la nudité. Bien que toujours intéressé par l'égalité nue, je ne suis pas revenu sur l'image de John et de Paula que j'ai prise en 1994. Les photos que j'ai faites alors n'ont rien perdu de leur impact, et il n'est donc plus nécessaire de continuer en ce sens.
Il y a dix ans, je n'aurais jamais pu créer une image aussi froidement réaliste du corps de la femme que la photo de l'entrejambe que The Guardian a rejetée. J'ai donc franchi une étape. L'amie qui a posé pour moi est d'ailleurs tout à fait satisfaite de la photo. Elle est heureuse parce que le cliché montre le vagin comme quelque chose de véritablement existant, non pas comme un négatif, un trou, comme dans l'imagination de tant d'hommes, mais comme un organe doté de protubérances. Et cela n'a vraiment rien d'obscène.
Wolfgang Tillmans
The Guardian
excellent article
pour les miros comme moi, si en forum c'est petit, cliquer sur le lien.
je retiens , parmi d'autres excellenttes choses cet extrait:
"...Comment quelque chose d'aussi horrible que la destruction de deux hommes peut-elle être acceptable, alors que la vision de deux hommes s'embrassant fait scandale ?.."
vaste question !
et je me réjouis, mot fort à propos...
de la fin de l'article
"...Elle est heureuse parce que le cliché montre le vagin comme quelque chose de véritablement existant, non pas comme un négatif, un trou, comme dans l'imagination de tant d'hommes, mais comme un organe doté de protubérances. Et cela n'a vraiment rien d'obscène.
il est si facile d'y enlever le S !
belle leçon
merci gilles pour cet air frais.
😉 Une première remarque technique. Pour les miros et pour ceux qui ont un portable, donc un écran "petit", il y a en bas à droite, dans windows, un ZOOM !
:=! Je partage les remarques de nuagedelait.
😀 J'ajoute que pour un naturiste, c'est encore plus incompréhensible. Néanmoins, je remarque que ce serait surtout les hommes qui optent plus volontairement pour le naturisme. Et que sur les terrains, les femmes se dissimulent plus fréquemment, serviette, paréo, string.
:# La nature à fait que le sexe de l'homme est bien apparent, alors que celui de la femme n'est guère visible. Retrouve-t-on cette réalité sur les terrains naturistes? Avec tout de même le fameux problème récurrent de l'érection...banie, malgré tout...
😐 Est-il obscène, dans le monde textile de montrer un sexe masculin, ou bien, ce monde dans lequel nous vivons est-il si pervers qu'il ne trouve intérêt qu'à essayer de montrer ce qui est quand même naturellement caché ?
Bonjour
ça doit être pour ça que, sur la droite de l'évran de notre forum préféré, seules des images de femmes nues apparaissent (ou de rares photos de groupes, ou des peintures diverses et variées) mais pas d'homme seul...
Amicalement
Le nu masculin est-il obscène? Certainement, tout autant que le nu féminin, dès lors qu'il entraîne un choc, qu'il parait impudique. Nous en revenons toujours à la notion de culture, d'éducation. Mais aussi au regard de l'autre: un naturiste au milieu d'autres naturistes ne choque personne; un nu présenté simplement avec un regard naturel par un photographe, un peintre, un cinéaste, n'est en rien obscène s'il ne franchit pas les limites de notre raison, de notre éducation. Le forum fait état de ces sentiments face à des dérèglements dans la vie quotidienne. Quant aux photos de Tillmans, j'en aime certaines, je n'en aime pas d'autres, mais je n'en ai pas vu d'obscènes, mais être naturiste c'est aussi avoir un regard un peu différent sur le monde qui nous entoure...
Ce n'est pas le nu qui est obscène, c'est l'attitude de celui ou celle qui est nue, ou le regard porté par celui qui présente le nu.
Voir le calendrier du rugby ou celui des agriculteurs !
Loïc
A partir d'une ou deux déconvenues, l'auteur tire une généralité, forcément fausse.
Dans un monde capitaliste dominé au départ par les hommes (lesbiens, bien sûr), l'art du nu ne pouvait qu'avant tout être celui du nu féminin. Pour autant, il y a toujours eu des peintres et des dessinateurs de nu masculin. Dans sa première période, Pablo Picasso a peint un nu masculin magnifique (exposé à Barcelone). Bien sûr, il y a nu et nu: la photographie, la plastique réaliste, gênent davantage.
Au-delà, cette gêne, qui implique censure, exprime un refoulement. La réticence ou le refus du nu masculin renvoie à la peur du regard de l'autre - homophobie, du moins refoulement homosexuel, sont forcément liés. Le moralisme puritain du protestantisme américain existe toujours bel et bien et ses racines sont psycho-pathologiques. Les gens décomplexés n'ont plus ces blocages et ces refus d'exposition pour "obscénité" ne seront bientôt plus qu'histoire ancienne (nations réactionnaires mises à part -malgré la Chine, je n'écris pas dictature: Cuba a exposé Mapplethorpe!) Il est plus étonnant qu'un journal de centre-gauche comme The Guardian vienne à s'offusquer.
En matière de photos, les oeuvres de Mapplethorpe, comme celles de Pierre & Gilles, Bruce LaBruce, Larry Clark, Nan Goldin, Annie Leibowitz... sont aujourd'hui exposées dans d'importants musées ou galleries et médiatisées sans problème. Début du XXe, il y avait déjà le baron Von Gloeden, etc.
> http://www.mapplethorpe.org/exhibitions.html
> http://www.mapplethorpe.org/malenudes9.html
Mappelthorpe est exposé dans de multiples galleries à l'international: il l'a été à La Villette ("L'Amour, comment ça va?"), aux Musées Guggenheim de Berlin, de New-York, de Bilbao... aux musées de la Photo de Barcelone, Milan, Londres, et jusqu'à Saint-Pertersburg (2005, 2006)! (il n'en reste pas moins que ses oeuvres restent moins enchéries que certains nus féminins: http://www.photos-site.com/k.htm )
> http://fr.photography-now.com/artists/K07496.html
On trouve aussi Richard Avedon, qui a travaillé à la Factory avec Warhol (nus avec Joe Dallessandro).
On peut aussi mentionner Denis Darzacq:
> http://www.lebleuduciel.net/html/darzacq.htm
Une magnifique exposition a lieu à Berlin, New-York, en ce moment à Rome (jusqu'à fin septembre 2007): "Into Me/Out to me", au Musée d'art Contemporain:
> http://www.macro.roma.museum/english/exhibitions/mattatoio/index.html
Cet article tend à dire qu'il existait en 1996, au MOMA (Musée d'Art Moderne de New-York), un blocage psychologique envers les nus masculins. L'auteur en a fait l'expérience. Ca ne dit rien sur ce qu'il en est aujourd'hui. Mais il est vrai que le Moma ne compte pas beaucoup de nus masculins et ces exemples n'en sont pas vraiment:
- sculpture
- meneur de cheval nu (enfant, de Picasso)
En en photo, on trouve plus volontiers ça:
- torse de femme
- couple hétérosexuel
et cette acquisition, hyper connue:
- Demeny - E.-Jules Marey
Il y a peut-être des puritains coincés à la tête du MOMA... mais pourquoi s'y focaliser alors qu'il existe plein d'autres formidables musées?
La FKG de Los Angeles:
> Fahey Klein Gallery - nus masculins
> Fahey Klein Gallery - Herb Ritts
😀
Message édité par : ourfarewell
Merci ourfarewell pour tes explications et les liens qui permettent de découvrir quelques très belles images; je partage ton approche du puritanisme protestant mais je dois reconnaître que dans ce domaine, le catholicisme n'a pas toujours fait mieux (cf. les peintures de la Chapelle Sixtine).
deja a partir de l'antiquitée,les plus celebres statues connues,etaient des nus
en particulier elles representaient les dieux et assimilés aux dieux,avec des hommes politiques,penseurs,mais aussi les sportifs,athléte des jeux-olympique de l'epoque
a cet effet,les participants,pratiquaient nu
ce n'est que tout ressament,( + 1200 apres JC ) qu'un vent pudique les ont fait devenir textile
les beaux-arts,ne couvrent ,ni ne cachent,pas leurs statues,ni les tableaux et autres fresques italiennes et romanes
J'ai lu avec beaucoup d'attention cet article.
En effet, la nudité masculine, dans notre société, est jugé plus sulfureuse et donc moins visible que le nu féminin.
L'apparence de l'organe de reproduction ?
Nous sommes dans une société masculine ...
Il n'y a pas de raison que la nudité masculine soit plus choquante en soi.
C'est le regard que nous pouvons avoir sur cette nudité qui peut éventuellement la rendre choquante.
En effet, la vision d'un meurtre à la télévision se montre plus facilement que la nudité et ne parlons même pas de la nudité masculine qui est, à mon sens, encore très assimilée au sexe.
Pourquoi, dans les publicité, le corps nu d'une femme peut-elle nous faire passer l'idée que la nudité est égal au bien être tandis que la même nudité masculine nous renvoie souvent à l'idée de séduction ( Muscles apparents, abdominaux en tablette de chocolat, ... et j'en passe )
A mon sens, l'esprit de compétition est tellement encrée au coeur de l'homme que ceci amène cela.
Nus, les hommes se sentiraient-ils obligés de comparer leur anatomie avec celle du voisin pour les rassurer et les conforter dans leur propre masculinité ?
Il n'est de constater tous les complexes de l'homme quant à la forme, la longueur et l'épaisseur de leur sexe ...
Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour arriver à plus de simplicité. Dommage ...
je suis tres heureux que ce forum soit ouvert. depuis que je suis a la retraite, et depuis tout juste quelques mois j'ai repris la photo débutée il y a une vingtaine d'années.
et principalement la photo de nu et de nu masculin en accord avec mon épouse et divorcé entre temps.
comme je n'aime pas provoqué, je n'ai j'amais fais allusion à mes projets photographiques.
j'ai ouvert un site il y a quelques mois et si certains souhaitent le voir qu'ils me le dise, je leur donnerais bien volontier l'adresse, pour avoir leur avis.
jacques
Bonjour
Le nu, qu'il soit masculin ou féminin ne choque pas du moment qu'il est vécu naturelement.
Une conviction qui était la mienne, jusqu'au jour où ce photographe dont je parle sur le poste "Plage de Bénouville" m'a demandé si j'acceptais qu'il me prenne en photo, avec mon appareil...
Ce qui fut dit fut fait, et à ma grande surprise le résultat reste insatisfaisant à mon goût.
Le gros défaut de ce genre de cliché reste "la pause" qui n'a rien de naturelle.
Toutefois j'ai conservé cette photo. c'est la première fois que je me vois nu sans être devant un miroir.
Non, le nu masculin n'est pas plus obscène que le nu féminin dans les mèmes conditions... Du moins, ça reste mon avis!
