Le dimanche 7 juin, l'ANP (Association Naturiste Phocéenne), sur mon initiative, a organisé une descente des gorges du Tarn en tenue naturiste. Nous étions 11, dont un enfant et deux femmes, tous adhérents de l'ANP et quelques uns de l'APNEL. L'ensemble de la descente, longue de 22 km, s'est très bien déroulée : aucune insulte, ni remarque désobligeante venant des autres usagers mais au contraire des pouces levés, des bonjours amicaux et quelques rires sympathiques.
Notre repère de rhabillage était un endroit ou il y avait une poulie pour surélever des bateaux à moteur qui descendent la rivière. L'endroit nous avait été indiqué par le loueur pour que nous repérions le lieu d'arrivée. Nous nous sommes donc arrêtés là, certains s'étaient déjà rhabillés, d'autres étaient en train de le faire mais la majorité d'entres nous ont été distraits par un saut à l'élastique à proximité. Au moment de regarder le saut, je me suis aperçu que nous étions à proximité immédiate de la route dont la visibilité était plus ou moins cachée par des arbres. Deux minutes après avoir fait remarqué au groupe que nous étions trop proche de la route, deux voitures de gendarmes passaient. Comme me l'avait précisé Pierre, les gorges sont à proximité de la route durant toute la descente. Mais celle-ci est suffisamment surélevée par rapport aux gorges en contre bas, et de plus, avec un muret, pour que nous ne soyons pas visibles des voitures. Par contre à l'endroit ou les gendarmes nous ont vu la route était à seulement une trentaine de mètres plus haut, en face de la rivière et sans muret.
A ce moment là, les gendarmes encadraient une voiture, qui avait renversé trois motos, pour l'accompagner jusqu'à la caserne pour une garde à vue du chauffeur. Ils ne passaient pas là suite à une dénonciation mais par hasard. Malgré les faits graves qui les occupaient, ils se sont quand même arrêtés pour nous demander de nous rhabiller. Et la demande fut très virulente : « OOOOOoooh !! Ou vous vous croyez là ?? Rhabillez-vous de suite sinon je vous colle un procès verbal à chacun !! ». Thierry me conseille de ne pas répliquer et on se rhabille sans plus tarder.
Les gendarmes repartent une fois qu'ils constatent qu'on se rhabille, nous leur adressons tout juste un regard et nous croyons que l'affaire est close. Nous restons habillés car nous savons que nous sommes proches de l'arrivée, effectivement, 500 mètres plus bas, nous avons notre loueur qui nous attends.
Nous rangeons nos affaires, les kayaks et les bidons et dix minutes plus tard, revoilà les gendarmes. Dommage que le loueur ait un peu trainé car aussi bien lui que nous étions prêts pour repartir au camp de base. L'adjudant chef s'adresse à tout le monde : « Vous faites tous partis du même groupe là ? », ce à quoi je réponds que non et que notre groupe est sûrement ceux qu'ils recherchent. Peut être un peu surpris que je nous dénonce aussi facilement, il marque un temps d'arrêt et dit finalement : « vous allez nous suivre au poste, vous allez tous passé une audition un par un pour le délit constaté ». Devant cette annonce, moi et mes collègues restons cloués sur place et ne savons plus quoi dire. Le gendarme va prévenir le loueur qu'il va suivre la camionnette jusqu'au camp de base. Sur le moment, je ne préfère pas parler à l'adjudant chef qui visiblement est encore bien remonté. Une fois que ce dernier est parti à sa voiture, je m'adresse à ses deux collègues en leur disant que nous sommes une association déclarée en préfecture et que je suis le responsable du groupe. Ils me répondent qu'importe que nous soyons une association, on est quand même obligé de respecter les lois. J'essaie de leur faire comprendre que nous n'avons enfreins aucune loi, que nous sommes naturistes, pas des exhibitionnistes, soit deux choses diamétralement différentes. Ils ont l'air dubitatif et plutôt gênés et me répondent qu'on ne peut quand même pas faire du naturisme partout. Je leur dis que nous marchons nus sur les sentiers des Calanques et que cela ne pose aucun problème. « Dans ce cas, peut être avez-vous une autorisation spéciale ? », visiblement, ils ne me croient pas quand je leur dis que non. Je laisse tomber et monte avec les autres dans la camionnette du loueur pour nous ramener au camp de base.
Sur le trajet, la fourgonnette dépose des clients à un camping, ceux-ci ont entendu la conversation et nous souhaitent bon courage (peut être même qu'ils nous ont vus lors de la descente).
Arrivé au camp de base, je ne sais pas ce qu'il s'est dis dans la voiture des gendarmes durant le trajet mais l'adjudant chef est de meilleure humeur. Je lui parle de l'association, me présente en tant que Président et responsable du groupe. Il a l'air d'apprécier la franchise. Je lui dis que je voudrais lui faire une proposition, le voyant sourire, j'ose la blague : qu'il adhère à l'association, il découvrira le naturisme ! J'enchaîne en lui proposant de n'auditionner que moi en tant que personne morale et président de l'association et de laisser les autres tranquilles. De plus, je lui fais remarquer que certains d'entres nous étaient habillés, du coup, comment va-t-il savoir qui était nu et qui ne l'était pas pour déterminer qui auditionner ? A moins d'auditionner tout le monde vu que nous faisons parti du même groupe, sur quel motif ? Il me répond qu'il avait bien remarqué que certains étaient habillés. Je lui réponds que pour éviter de se baser sur la bonne foi de chacun, ce serait plus simple d'auditionner le responsable du groupe. Il n'est pas contre la proposition mais qu'il doit se renseigner pour savoir si les statuts (mot qu'il a employé) le lui permettent. Il prend ma CNI (seulement la mienne) et nous demande de tous rejoindre la caserne. Ce que l'on fait tous dix minutes plus tard.
Arrivé à la caserne, il me dit que finalement, il peut m'auditionner seul en tant que personne morale. Quelques adhérents viennent se présenter spontanément avec leur CNI au poste. Je vais dans le bureau de l'adjudant et l'audition démarre : nom, prénom, adresse, date de naissance, nom de jeune fille de ma mère, prénom de mon père, profession, situation de famille, etc... Il me signifie mes droits : je reconnais que je me suis rendu à la caserne de mon propre grès, que je refuse l'assistance d'un avocat et je peux quitter les lieux quand je le désire. Je signe ces paragraphes mais je refuse de signer celui concernant le motif de mon audition : c'est-à-dire l'exhibitionnisme sexuel.
Il m'a demandé quel était le délit qu'il me conviendrait le mieux. Je lui ai dis que je ne reconnaissais pas être coupable d'un délit quelconque mais qu'à la limite s'il mettait « naturisme dans un lieu non adapté », je le signerais. Il m'a répondu que ce délit n'existait pas, « forcément, puisque ce n'est pas interdit » je lui ai répondu, du coup, on nous range dans une catégorie qui ne nous concerne pas.
Ma défense a été de dire que :
1- Nous n'avions pas pour intention de choquer autrui, nous n'avions pas d'attitude indécente
2- Nous étions un groupe mixte et familial (un enfant)
3- Nous sommes tous avec des casiers vierges et désirons que cela le reste, nous ne sommes pas de dangereux criminels
4- Le naturisme n'est pas concerné par l'article 222-32 sinon le naturisme serait interdit en France car il n'y a pas d'exception à une loi. Aucun amendement de l'article ne concerne une pratique naturiste. Tous concernent des affaires ayant pour cause des attitudes à caractère clairement sexuelles.
5- Nous n'avions pas vu la proximité de la route lors de l'arrêt, nous avions justement l'intention de nous rhabiller quand nous avons été vu par les gendarmes. A cet endroit, nous n'aurions pas dû rester nus. J'ai préféré reconnaître que le lieu n'était pas adapté.
Il comprend mes arguments mais m'explique que ce n'est pas lui qui décidera de la suite à donner à l'affaire mais le juge. Après lui avoir fais remarquer que les naturistes sont nombreux sur les rives des gorges du Tarn, il me certifie qu'ils ne font pas la chasse aux naturistes mais que ceux-ci doivent ne pas être visibles des autres. Je lui fais remarquer qu'il y a du monde partout et qu'il est difficile de se cacher alors qu'on ne fait rien de mal. Il me réplique qu'il y a des lieux spécifiques pour le naturisme et que ce n'est pas le cas de la région. Bien que cela n'ait rien à voir avec notre affaire, je lui explique que d'une part les lieux autorisés manquent cruellement mais qu'en plus, les plages autorisées sont souvent les lieux ou les naturistes se font le plus emmerder à cause des voyeurs et justement des exhibitionnistes. Ces deux raisons incitent les naturistes à aller sur des lieux sauvages ou théoriquement, ils ont moins de souci. Il ne voyait pas les choses sous cet angle mais comprends le raisonnement.
Il me dit qu'il a déjà eu à faire avec des naturistes puisque l'année dernière, alors qu'ils recherchaient des campings sauvages, ils ont surpris un couple en pleine relation sexuelle derrière un rocher. Mais étant donné qu'ils étaient cachés de la vue du public, il n'y avait pas eu de poursuite à leur encontre. Je lui ai dis qu'on ne parlait pas du tout de la même chose et que là, il ne s'agissait pas du tout de naturisme, ce qu'il a reconnu. Il a admis que la comparaison n'était pas appropriée.
Lors de l'audition, je lui ai parlé des rando-nues, des remarques positives des personnes rencontrées, de l'affaire de Périgueux. Seul un de ses collègues avait entendu parler des rando-nues, il ne m'a pas dit ce qu'il en pensait.
Au final, il m'a avoué que selon lui, l'affaire devrait être classée sans suite ou un simple rappel à la loi. L'audition s'est plutôt bien déroulée, sans aucune pression psychologique avec même parfois quelques blagues tout en restant sérieux. Je pense qu'il a compris la démarche du groupe tout en restant obtus sur ses convictions personnelles.
Je profite de cette mésaventure pour rappeler à tous quelques éléments importants :
1 - Cette histoire rappelle l'utilité de réaliser ce type de sorties dans le cadre d'une association déclarée. Sans l'ANP, tout le monde aurait été auditionné avec les suites éventuelles inhérentes aux procès-verbaux individuelles.
2 - Rappeler à tous qu'il est nécessaire d'être vigilant, ce que l'on n'a pas vraiment été (on n'est pas à l'abri d'un abruti coincé du bulbe). Ce n'est pas parce que beaucoup d'émissions de télé ont été réalisé que les agents de la force publique sont au courant de notre activité. Et s'ils les ont vu, ils ne sont pas forcément sympathisants. Et au final, on peut tomber sur un tribunal réactionnaire.
3 - Rappeler qu'il ne faut pas signer le paragraphe stipulant l'exhibitionnisme sexuel.
4 - Rappeler l'utilité de soutenir une association comme l'APNEL (Association pour la Promotion du Naturisme En Liberté). L'association oeuvre pour une clarification de la loi pour que le naturisme ne soit plus susceptible d'être considéré comme un délit potentiel et ne plus être systématiquement assujetti à l'article 222-32.
5 - Rappeler l'utilité de prendre sa licence FFN car plus notre Fédération comptera de licences, plus elle aura un poids dans ses démarches.
6 - Remercier les adhérents de l'ANP présents qui lors de cette mésaventure ont tous été très solidaires vis-à-vis de mon audition (présentation spontanée à la gendarmerie avec leur CNI). Malgré l'heure tardive et leurs trajets retours, ils ont tous attendu que je ressorte de la gendarmerie avant de repartir dans leur direction respective (plus d'1h30 d'audition !!).
Merci de m'avoir lu.
Message édité par : fredericdromois / 17-06-2015 07:17
Merci à toi surtout d'avoir pris la peine de rédiger un CR aussi détaillé, et bravo pour le sang-froid dont tu as fait preuve.
Quand on est aussi formé à cette question et que l'on a rien à se reprocher, la seule issue judiciaire est le non-lieu, dont personne ne doute.
:# Difficile d'envisager une quelconque suite pour cette série du "gendarme à St Enimie".
Et de toute les façons, l'avocat de l'APNEL a déjà examiné le dossier et est "prêt à plaider".
Seul regret, c'est que nos amis n'avaient pas avec eux de journalistes sympathiques
pour immortaliser la fameuse tacatac tactique du gendarme de Saint Enimie.
Message édité par : jfreeman / 14-06-2015 22:55
Bravo Bruno, ferme et souple à la fois.
Le gendarme, au départ il a l'idée "personne nue en-dehors d'un lieu dédié = exhibitionniste",
Puis à la fin, il admet qu'il n'en sait plus trop rien, c'est le Procureur qui va dire (et très certainement classer sans suite).
Bruno "personne morale", alors que le gendarme te classait "personne immorale".
:# Difficile d'envisager une quelconque suite pour cette série du "gendarme à St Enimie".
Et de toute les façons, l'avocat de l'APNEL a déjà examiné le dossier et est prêt à plaider.
Je suis désolé de refroidir les ardeurs de l'avocat, mais je crois qu'il n'y aura rien à plaider.
Voilà une semaine complète que Bruno n'a rien reçu, ce qui veut dire que ça a été très certainement classé sans suite.
A supposer même que ça ne le soit pas, ça n'irait pas plus loin qu'un rappel à la loi, et là, il n'y a pas d'avocat.
Il n'a cependant pas perdu son temps à étudier le dossier, votre avocat: si un jour quelqu'un d'autre est interpellé, il pourra dire "j'ai consulté un dossier en juin 2015, où une nudité en espace public n'a pas occasionné de poursuites".
Ah merde, c'est con. C'est cool la solidarité dont on fait preuve tes potes avec toi .
Si on peut faire quoi que ce soit ( relayer un truc sur les réseaux sociaux, ou autre ), compte sur moi 😉
Bon, sinon, pour t'écrire aux Baumettes, c'est quoi ton numéro d'écrou sinon ? :b
Et de toute les façons, l'avocat de l'APNEL a déjà examiné le dossier et est "prêt à plaider".
Message édité par : jfreeman / 14-06-2015 22:55
Super !
Merci pour tout 😉
Amicalement,
Bruno
Ah merde, c'est con. C'est cool la solidarité dont on fait preuve tes potes avec toi .
Si on peut faire quoi que ce soit ( relayer un truc sur les réseaux sociaux, ou autre ), compte sur moi 😉
Merci Stephane, on verra en temps voulu
Amicalement,
Bruno
Merci pour ce compte rendu brillant, Bruno, on s'y croirait.
Vu de l'extérieur, on aimerait pouvoir suggérer aux gendarmes qu'ils ont sans doute autre chose de plus important à faire pour la sécurité du territoire que d'auditionner des gens paisibles qui n'ont rien fait de mal.
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Crénom !
🙁
On reste très fragiles en randonue.
Tout mon soutien ...
...., c'est quoi ton numéro d'écrou sinon ? :b
j'crois qu'il te faut une clé de treize 😉
Je plaisante, mais ça ne doit pas être évident à vivre que d'être incriminé pour simplement être nu :paf
